Françoise Benomar : «Chaque mot est presque un destin temporel !»

Envoûtée par l’âme profonde et la beauté authentique du sud, l’écrivaine, photographe et historienne de l’art nous parle de son dernier opus « Un cinéma autrement ». Une réflexion philosophique sur le cinéma social, poétique et critique de Daoud Oulad-Syad. Un réalisateur du sud qui sublime le réel et nous met à l’épreuve du temps.

Pourquoi le cinéma de Daoud Oulad- Syad ? 

Parce que je considère que ce réalisateur fait partie d’un cinéma d’auteur qui est en marge du nouveau cinéma qu’on pourrait prétendre au Maroc. C’est un réalisateur sudiste qui parle d’un point de vue anthropologique du sud du Maroc. Il arrive à faire un cinéma critique, un cinéma de l’art, un cinéma de l’engagement qui ne passe pas, un cinéma poétique. Je trouve qu’il ment bien pour dire la vérité, pour faire de la beauté ! Il a voulu sortir de ce cinéma qui se répète. Au Maroc, on parle souvent des mêmes sujets (violence, sexe …) mais, chez lui, il y a ce côté implicite, il est toujours dans le dévoilement et le voilement, il pointe un œil et à chaque fois, il conte, il dénonce des thèmes comme l’immigration… D’ailleurs, dans son dernier film poétique « Les voies du désert », il parle ces voies du sud qui sont en train de disparaître et à chaque fois, il y a un sujet philosophique derrière. Il est aussi parti de la photographie pour aller vers le cinéma, il est toujours entre l’image fixe du cinéma et celle du mouvement. Dans « Cheval des vents », même derrière la noirceur, il y a cette lumière, cette splendeur et cet espace récurrent du sud qui place les personnages. C’est autrement, aussi dans le sens du temps « sudiste » et la manière dont il le traite. Il filme ses plans comme si c’étaient des œuvres d’art et parvient même à dépasser la fixité d’un ciel ou d’un palmier. L’image mouvement n’est qu’un prétexte pour déplacer les personnages mais dès qu’il peut, il fixe un moment sur l’éternité. Cette fixité qui nous dit que la nature est immortelle et que ce sud est permanent. Il introduit de la photo partout, il a ce symptôme de la photographie pour capter le beau, car le cinéma n’est finalement qu’une boîte à rêves.

Ce qui vous interpelle, c’est la forme et le fond finalement ?

C’est surtout le fond dans la narration, le conte. Daoud conte le quotidien, une certaine critique de la société. C’est un cinéma social, comme dans « Tarfaya ». Idem pour son dernier film, le héros qui cherche la voie du père disparu ; on est toujours dans la perte, l’angoisse, il y a toujours cette espèce de fuite en avant pour montrer la détresse. Et donc, même dans le monde du sud où tout est beau, il y a un côté noir, dur, une mise à l’épreuve. En plus, il prend des acteurs non professionnels et son cinéma est anthropologique.

Ce qui vous attire chez Hicham Lasri ?

Son cinéma expérimental, on sort de la narration, on dirait qu’il raconte tout et rien. C’est un écrivain qui écrit lui-même ses scénarios, c’est un grand intellectuel et un créateur que je classerais dans la nouvelle vague. C’est un cinéma d’auteur qui met à l’épreuve du temps et de la réception.

D’où vous vient cette obsession pour le sud ? 

Je suis complètement envoûtée par le sud, ce désert, ce sable, cette lumière. Il y a quelque chose de « brut » dans le sud qu’on ne retrouve pas dans le nord. Et puis, cet espace géographique, c’est comme si on est dans ta propre finitude. Quand je pars à Zagora, Merzouga, Dakhla ou Tan Tan,  je n’ai plus le même visage, plus le même corps. Les gens sont chaleureux, c’est un endroit où le temps s’arrête, la crasse est là, c’est l’antithèse de la noirceur artistique !

L’amour, le temps  sont deux sujets qui vous hantent ?

Au début, je voulais voir comment on pouvait reconstruire et dé-fabriquer la narration de la nouvelle. Avec beaucoup d’humour sarcastique, j’invente dans « L’acropole des tentations », une espèce de « femme universelle » qui rêve d’amour mais qui est toujours dans la contradiction du masculin. Ce qui est intéressant, c’est le travail de l’écriture, je suis vraiment dans l’apnée de la poésie, une espèce de descente du rythme où on a le sentiment que mes personnages me contrôlent un peu. A la fin, j’organise un chaos qui se passe dans une maison pour terminer la nouvelle comme sur un huit clos cinématographique. Mon écriture est entre photographie, cinéma et poésie, parce que je suis une femme de l’image. Ce livre c’est notre désir d’être toujours poussés dans la demande, dans le manque, mais il y a toujours le temps qui dit son dernier mot. « Sang neuf, noces d’un jour » en revanche, est un roman anti-narratif, déconstruit, avec des chapitres temporels autour d’une impossibilité d’union entre une photographe et un poète. Le livre est entrecoupé de dimensions politiques avec les malédictions qui se passent sur la planète. Le « sang neuf » renvoie à la mort du sang et la renaissance avec beaucoup de questionnements. C’est une réflexion sur le temps, la nature de l’amour, de notre existence et surtout sur la malédiction du temps qui est fait toujours échouer des événements.

Que signifie l’écriture pour vous ?

L’écriture c’est l’acte temporel. L’originalité de mon roman réside dans le fait que je suis omnisciente, je parle à la place de mes personnages. L’écriture pour moi, c’est les mots, et pour faire vibrer, chaque mot est choisi minutieusement, c’est presque un destin temporel. Mon écriture est à la fois complexe et limpide. Il faut écrire pour créer une écriture. On est presque dans la photo, le cinéma, j’utilise beaucoup d’ellipses, je malmène le lecteur pour qu’il n’y ait pas une lecture trop reposante. L’écriture c’est une pure création, un déchirement intérieur, on ne peut pas écrire sans la passion de la création!

Pour vous, c’est un besoin viscéral ?

C’est intellectuel, je ne peux pas ne pas écrire. Kamal Daoud disait : « j’écris pour ne pas mourir ». Moi, j’écris pour vivre, pour faire une espèce de mise à l’écart temporelle du monde parce que je suis très hermétique. La photo et l’écriture sont deux combats que je mène ensemble.

Vous êtes née à Paris. Pourquoi avoir choisi de vous installer au Maroc ?

C’est un retour au ventre paternel et je crois que j’écris pour mon père qui est né au Habbous à Casa. C’est comme si je retournais dans son ventre. J’ai quitté la France depuis 1991 parce que j’avais saturé et il me fallait du neuf.

Que cherchez-vous à photographier ? 

La 1ère fois que j’ai pris un appareil photo, je voulais réaliser des portraits. Cela dit, quand je photographie, c’est le réel qui décide. Vous savez, dans le sud, les vieilles sont larguées alors que dans mes portraits, elles apparaissent comme des déesses. En fait, je photographie le regard, l’état de grâce, le beau. Pour moi, la photographie, c’est de l’humain, c’est une rencontre qui veut aboutir au bout. C’est de l’art, il faut qu’elle dise quelque chose avec le regard.

Pourquoi le noir et blanc ?

C’est beau, ça recompose le réel. Ce sont deux couleurs qui se contredisent. Au début, la photo était en noir et blanc, c’est intéressant de voir combien le monde change, en couleurs, et puis, on n’a pas le même rendu ! Le N&B a un côté pictural, ça crée une dimension esthétique et puis, ça requestionne le réel. Voir du réel dans du N&B, c’est presque mélancolique, tragique !

C’est important pour vous cette recherche du beau et de la poésie là où il n’y en a pas ?

Oui, je crois qu’en chacun de nous, il y a un regard, une poésie qui n’est peut être pas propice à tous les regards. Il y a des gens qui n’ont pas de regard. On ne peut pas ne pas aimer le beau, on peut aimer le laid comme les chefs d’œuvre de Ingres par exemple. Je suis dans le sublime, c’est un dépassement du réel, c’est ce que fait Daoud Oulad-Syad, un cinéma de sublimation.

Vos projets ?

Je vais bientôt exposer ma série des Africaines à la Biennale de Dakar, une sorte de reformulation du portrait de la négritude. Le 8 mars 2018, je participe à l’exposition collective « Ainsi soit-elle » à l’espace d’art Artorium à Casablanca, sur la femme marocaine contemporaine.

Kawtar FIRDAOUS

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