Les avocats des montagnes

Rattraper le déficit en développement des zones montagnardes et améliorer les conditions de vie des populations locales en adoptant des politiques publiques intégrées, c’est la réclamation principale d’un collectif qui défend la montagne.

Plus de 120 associations locales se sont réunies autour d’une même cause, celle de la montagne. Résultat : la création de la Coalition civile pour la montagne (CCM). « Une initiative qui est née d’un besoin imminent et pressant d’équité et de justice territoriale.

Les populations des montagnes marocaines ont longtemps souffert en silence. Des conditions de vie dures voire insoutenables dues essentiellement à l’absence de véritables plans de développement appropriés et adaptés à la particularité géographique, climatique et socio-culturelle des zones montagnardes.

Aujourd’hui la coalition se veut la voix de ses populations », déclare d’emblée Mohamed Ddich, coordinateur national de la CCM et président de l’association Hadaf de Boulmane, initiateur de cette coalition.

Que ce soit auprès des élus, de l’Etat, des partis politiques et de la société civile, la CCM redouble d’effort pour faire entendre la voix de la montagne partout au Maroc. « Notre plaidoyer en faveur de la montagne n’est pas un simple discours creux, ce sont des actions et des pas concrets que nous entreprenons pour améliorer les conditions de vie des populations, notre objectif premier », ajoute le coordinateur national.

Sensibilisation

Une amélioration qui ne pourrait se concrétiser, selon Ddich, sans l’implication de toutes les parties concernées. Si les zones montagnardes sont restées trop longtemps à l’écart du train de développement, c’est justement à cause de ce désengagement et cette sorte d’oubli comme l’explique à la coalition. Conscients de l’ampleur de leur mission, les membres de la coalition concentrent leurs efforts sur le volet sensibilisation. « A commencer par les associations locales que nous formons aux techniques du plaidoyer dans le cadre de notre programme de formation/action. Une initiative qui a abouti, au bout de deux an, à la constitution de la coalition fin 2015. Avec 120 associations affiliées, nous avons lancé un manifeste de la montagne. Le programme Justice et équité pour la montagne a été ainsi l’un des premières réalisations de la coalition avec le soutien de l’USAID. Une action favorisant les synergies autour de la cause de la

montagne non seulement au niveau national mais aussi international », explique Ddich. Le vent en poupe, la CCM fête sa structuration officielle avec une participation remarquée aux travaux de la COP22. Elle présente ses doléances en faveur de la montagne et inaugure un plan d’action aux objectifs précis. « Equité et justice pour les populations locales par un rattrapage urgent du grand déficit en développement accusé par ces zones par rapport aux autres. Pour mieux cerner l’ampleur de cet écart, il suffit de savoir que l’ex région de Al Huceima Taza Taounate est décalée, en termes d’indicateurs de développement, de 30 ans par rapport à la Région de Rabat Zaer. C’est énorme et ça montre l’ampleur

du retard à rattraper », argumente le coordinateur national de la CCM.

 

Grand écart

Un décalage que les membres de la coalition expliquent par la non prise en considération de la spécificité des zones montagnardes. Si les indices de développement et ceux d’analphabétisme, par exemple, avoisinent les 48% dans le monde rural en général, dans les montagnes a atteint 90%. « Pourtant la montagne est toujours incluse dans « le monde rural », malgré le grand écart par rapport aux autres régions rurales du Maroc. Ce qui fausse considérablement les données et finit par noyer les indicateurs et statistiques alarmantes de ces régions dans ceux du monde rural » explique-t-on auprès de la coalition. Enclavement, infrastructures insuffisantes, fragilité économique, analphabétisme… « Les montagnes marocaines, qui ont pourtant d’importantes potentialités et recèlent de riches ressources naturelles et forestières, se voient ainsi privées de véritables leviers de développement faute de gestion et d’investissements », indique Professeur Hassan Hajjaj de la Faculté des Sciences Moulay Ismail à Meknès. « Les forêts et leur bois, les sources hydriques, les mines et les carrières que comptent les zones montagneuses génèrent beaucoup de richesses. Nous réclamons un retour à travers des investissements locaux générant de l’emploi, de la richesse et surtout un développement durable », insiste le coordinateur national de la coalition.

Des ambitions et des réclamations qui ne restent pas de simples paroles en l’air. Actifs, les membres de la coalition sont sur tous les fronts. Méthodiques, ils articulent leur action sur deux niveaux : Politique et juridique. « Nous concentrons nos efforts sur la sensibilisation des décideurs politiques quant à la cause de la montagne. Ce sont eux nos porte-paroles auprès de l’Etat pour l’inciter à élaborer des politiques publiques en cohérence et en parfaite coordination avec les différentes parties. Que ce soit auprès des parties politiques, des élus parlementaires, des élus locaux ou des mairies, notre objectif est de les impliquer dans l’élaboration d’une vision avancée à l’égard de la justice territoriale ainsi que des programmes politiques qui défendent les droits des populations des montagnes et corrigent les inégalités aiguës (dont ils sont partiellement complices) entre les montagnes et les autres espaces », nous explique Ddich. La CCM aspire également à inciter les représentants des collectivités territoriales à intégrer les besoins spécifiques des montagnes dans leurs différents programmes et actions de développement territorial (Plan de développement régional (PDR) ; Plan d’action communale (PAC) et Plan d’action provinciale (PAP)).

Loi de la montagne

Outre le volet politique, la coalition axe son action sur le volet juridique. « Nous déplorons l’absence d’une loi de la montagne. Une loi adaptée qui régit cet espace spécificités naturelles, écologiques, socio-économique et culturelles particulières », s’insurge-t-on à la CCM. Une absence de loi qui serait, selon la coalition, un véritable préjudice pour ces zones.

Le manque de cohérence et de cohésion du cadre juridique actuel aurait de graves répercussions sur le développement de ces régions. L’incohérence des différentes lois et leur incompatibilité sont souvent source de confusion et constituent un véritable frein à l’émancipation de ces régions.

Une situation qui pousse d’ailleurs la CCM à passer à la vitesse supérieure en préparant un mémorandum à l’attention du chef du gouvernement. Son objet ? Réclamer l’élaboration d’une manière participative d’une loi cadre et de politiques publiques intégrées spécifiques capables d’effacer le grand écart par rapport aux autres régions. « Nous préparons également une pétition populaire dans ce même sens et nous comptons recueillir 5.000 signatures outre une motion avec 25.000 signatures recueillies dans au moins quatre régions comme le stipule la constitution », annonce le coordinateur national de la CCM. Des ambitions plein la tête et des réclamations qui au-delà de leur fondement politico-économiques, ont une portée profondément humaine.

« Ces populations ont souffert trop longtemps, dignement et en silence. Aujourd’hui, il est temps d’entendre leur voix et leur offrir ce qu’elles méritent vraiment : vivre avec dignité et jouir des richesses de leurs montagnes », conclut Mohamed Ddich.

Stratégie de catastrophes

Le 11 février 2018, l’Observatoire de Dadés pour le développement et la bonne gouvernance a publié un communiqué/ plaidoyer pour dénoncer la gravité de la situation dans les régions montagneuses du Royaume. Une situation d’isolement et de grand enclavement qui a été aggravé par les chutes record de neige en cet hiver 2018 particulièrement glacial.

Ayant constaté sur le terrain l’encerclement d’un grand nombre de familles, de tribus et de nomades par les neiges durant plus de 10 jours dans des conditions «extrêmes portant atteinte à la dignité humaine », l’Observatoire a relevé plusieurs anomalies concernant ces zones sinistrées. D’après l’observatoire, la solution devrait être globale et multidimensionnelle.

A moyen terme, l’Observatoire de Dades propose de créer des institutions spécialisées dans la gestion et le développement des zones montagneuses en prenant en considération leur particularité géographique, climatique et socioculturelle. Aussi la mise au point d’une politique et d’une stratégie spécifique de gestion des catastrophes climatiques en Montagnes. A long terme, l’élaboration d’une stratégie de développement durable de ces régions loin des actions de bienfaisance à l’effet immédiat et sans véritable impact sur le niveau de vie des populations. L’Observatoire n’oublie pas l’encouragement des investissements économiques en montagnes et leur exonération d’impôts.

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