« La santé visuelle des Marocains ne peut plus attendre »
Dr Mahmoud Bachiri, président du SNOLM

La santé visuelle au Maroc est à la croisée des chemins. Tarification figée depuis près de vingt ans, dérives chirurgicales non encadrées, accès insuffisant à la greffe de cornée et aux traitements rétiniens, dépistage scolaire absent : Dr Mahmoud Bachiri, Président du Syndicat National des Ophtalmologistes Libéraux du Maroc (SNOLM), dresse un état des lieux sans concession d'une spécialité à la fois techniquement avancée et structurellement fragilisée. Il formule des réformes urgentes et appelle la tutelle au dialogue.

Entretien

Dr Mahmoud Bachiri, Président du Syndicat National des Ophtalmologistes Libéraux du Maroc (SNOLM)

L’Observateur du Maroc et d’Afrique : Quel diagnostic faites-vous aujourd'hui du secteur de l'ophtalmologie au Maroc ?Dr Mahmoud Bachiri : L'ophtalmologie marocaine présente un paradoxe préoccupant : un niveau scientifique reconnu, des praticiens bien formés, des équipements de diagnostic et de chirurgie de pointe, une tradition d'excellence dans plusieurs sous-spécialités et pourtant, un secteur fragilisé par des dysfonctionnements structurels profonds que nous ne pouvons plus taire.Le premier de ces dysfonctionnements est à la fois social et économique : notre Tarification Nationale de Référence est figée depuis 2006. Près de vingt ans sans révision, alors qu'une révision triennale était expressément prévue, pendant lesquels la spécialité a connu une révolution technologique complète et les charges des cabinets et structures de soins ont augmenté de manière significative.Cela signifie concrètement qu'un acte chirurgical ou diagnostique réalisé aujourd'hui avec des équipements de dernière génération est remboursé sur la base de tarifs qui ne correspondent plus à aucune réalité économique. Cette distorsion fragilise les cabinets libéraux, décourage l'installation dans les régions sous-médicalisées, freine l'investissement dans les nouvelles technologies pourtant indispensables à des soins de qualité, et compromet, in fine, l'accès équitable des citoyens aux soins visuels.Au-delà de cette réforme tarifaire, quelles autres failles structurelles vous préoccupent aujourd'hui ?Le deuxième défi est celui de la régulation. Nous observons une multiplication de pratiques irrégulières : des campagnes de chirurgie de la cataracte de masse, réalisées hors de tout cadre médical sécurisé, présentées sous couverture d'actions sociales gratuites tout en exigeant une prise en charge par l'AMO. Des actes chirurgicaux sont effectués sans bilan préopératoire adéquat ni suivi postopératoire, dans des conditions qui exposent les patients à des risques graves et souvent irréversibles.Ces dérives ne sont pas des cas isolés, elles s'inscrivent dans une tendance de fond qui, si elle n'est pas enrayée, menacera durablement la confiance des citoyens dans le système de soins visuels, tout en alimentant une surconsommation injustifiée des ressources des caisses de sécurité sociale.Le troisième défi est celui de l'accès aux soins essentiels. Il se décline sur plusieurs fronts alarmants. La greffe de cornée d'abord : environ 500 greffes sont réalisées par an au Maroc, alors que le besoin annuel dépasse les 5 000 interventions ; et tous les greffons sont importés de l'étranger, faute d'un réseau national de banques de tissus.Ensuite, le traitement des pathologies rétiniennes graves et cécitantes par injections intravitréennes d'anti-VEGF : ces produits sont très coûteux et nécessitent des injections répétées, alors qu'une alternative thérapeutique, plus de 10 fois moins chère et démontrée efficace, ne dispose pas d'AMM au Maroc, bien qu'elle bénéficie d'une autorisation dérogatoire temporaire d'utilisation dans de nombreux pays : France, États-Unis, Royaume-Uni, Thaïlande, Tunisie.Enfin, le dépistage visuel de l'enfant : des milliers d'enfants marocains entrent à l'école avec des troubles visuels non détectés : amétropies, amblyopie, strabisme, pathologies organiques qui compromettent leur apprentissage, leur développement, leur équilibre psychologique et leur avenir professionnel, alors qu'un dépistage précoce permettrait un traitement simple et efficace. Ce sont des situations inacceptables pour un pays qui s'est engagé, sous l'impulsion éclairée de Sa Majesté le Roi dans un chantier ambitieux de Couverture Médicale Généralisée. La santé visuelle doit être pleinement intégrée à cette vision royale.Quelles sont les réformes que vous jugez les plus urgentes et pourquoi ?Si je devais hiérarchiser, plusieurs réformes s'imposent avec une urgence absolue. La révision de la TNR est la priorité des priorités, avec l'intégration des nouvelles technologies diagnostiques et chirurgicales. Elle conditionne tout le reste : la viabilité économique des pratiques libérales, la capacité à investir dans les équipements, la possibilité de maintenir des soins de qualité conformes aux standards internationaux, et la nécessité de soulager les citoyens qui supportent aujourd'hui une part disproportionnée du coût des soins.Nous travaillons actuellement avec l'ensemble des sociétés savantes d'ophtalmologie pour produire des propositions chiffrées, documentées, comparées aux références européennes et américaines, et adaptées à notre contexte marocain. Ce qui manque, c'est la volonté politique de s'asseoir autour de la table et d'aboutir.D’autres réformes qui urgent ?La deuxième réforme urgente concerne la greffe de cornée. Ce n'est pas un problème de compétences : nos ophtalmologistes maîtrisent ces techniques. C'est un problème organisationnel : absence de réseau national de transplantation, insuffisance des banques de tissus, cadre réglementaire à compléter. Nous demandons notamment que les structures disposant des moyens techniques et humains requis soient autorisées à importer directement les greffons nécessaires, dans l'attente du développement d'une filière nationale.La troisième urgence est l'autorisation dérogatoire temporaire d'utilisation de l'anti-VEGF en intravitréen, sur le modèle de ce qui existe déjà dans de nombreux pays comparables au nôtre. Priver des patients de ce traitement pour des raisons administratives, alors que l'alternative onéreuse grève lourdement les ménages et les caisses de sécurité sociale, n'est plus défendable.La quatrième urgence est l'instauration d'un examen ophtalmologique obligatoire avant l'entrée à l'école primaire. Des milliers d'enfants marocains arrivent en classe avec des troubles visuels non détectés qui compromettent leur apprentissage, leur développement, leur équilibre psychologique et leur avenir professionnel. Une consultation ophtalmologique à l'âge de cinq ans permet de diagnostiquer et traiter ces pathologies à temps. C'est une mesure de santé publique dont le rapport coût-bénéfice est parmi les plus favorables qui soient.Ces dérives peuvent-elles affecter les patients et que préconisez-vous pour mieux encadrer le secteur ?Très directement, et parfois de manière irréversible. La vision n'est pas un bien de consommation. Une complication chirurgicale, une infection postopératoire, un diagnostic raté ; les conséquences peuvent être définitives.Lorsque des campagnes de chirurgie de la cataracte sont organisées à cadence industrielle, sans bilan préopératoire adéquat, sans suivi postopératoire, dans des locaux qui ne répondent pas aux normes d'un bloc opératoire, tout en étant prises en charge par l'AMO comme si elles s'inscrivaient dans un cadre médical régulier, le risque de complications graves est réel, et le préjudice pour les finances publiques est avéré. Ce que nous dénonçons n'est pas une question de concurrence commerciale : c'est une mise en danger de la sécurité des patients et un détournement des ressources de la solidarité nationale.De même, la communication médicale non encadrée sur les réseaux sociaux génère des attentes irréalistes, pousse certains patients vers des choix thérapeutiques inadaptés et érode la confiance dans la relation médecin-patient. Nous ne sommes pas opposés à la communication médicale — nous en avons nous-mêmes besoin pour informer et sensibiliser. Mais elle doit respecter des règles déontologiques claires, et les praticiens doivent en assumer la pleine responsabilité, y compris lorsqu'elle est déléguée à des agences de communication.Nos préconisations sont claires : renforcement des mécanismes d'inspection et de contrôle des structures pratiquant la chirurgie ophtalmologique dans le cadre de campagnes de masse avec prise en charge exclusive par l'AMO, application effective des sanctions prévues par le Code de déontologie médicale, et élaboration d'un référentiel national de communication médicale opposable à l'ensemble des professionnels de santé.Quel message adressez-vous au ministère de la Santé et quelles sont vos attentes concrètes ?Notre message est celui d'un partenaire responsable, pas d'un adversaire. Les revendications du SNOLM sont pour la santé visuelle et la qualité des soins aux citoyens et pour la pérennité d'un secteur qui en est le garant.Le chantier royal de la Couverture Médicale Généralisée représente une opportunité historique. Il serait paradoxal qu'une spécialité aussi fondamentale que l'ophtalmologie dont les pathologies touchent une part considérable de la population, reste à l'écart de cette dynamique faute de réformes tarifaires et réglementaires que nous réclamons depuis des années.Nous attendons de la tutelle qu'elle engage, dans les prochains mois, un dialogue structuré débouchant sur des engagements concrets : la mise en place d'une commission de révision de la TNR assortie d'un calendrier contraignant ; l'adoption d'un plan national de la greffe de cornée avec des objectifs chiffrés et des ressources affectées ; l'autorisation dérogatoire temporaire d'utilisation de l'anti-VEGF en intravitréen ; l'instauration d'un examen ophtalmologique obligatoire avant l'entrée à l'école primaire ; et la mise en œuvre effective des mécanismes de contrôle et de sanction contre les pratiques irrégulières.Nous avons produit les données, les analyses comparatives, les propositions. Nous sommes prêts à travailler. Ce que nous demandons en retour, c'est une interlocution sérieuse et des engagements fermes et mesurables. L'ophtalmologie marocaine a toutes les ressources pour être une spécialité d'excellence, accessible à tous les citoyens sur l'ensemble du territoire national.