L'État social prend corps : 51 milliards de dirhams redistribués
En deux ans à peine, le Programme des Aides Sociales Directes a touché 3,9 millions de ménages marocains, mobilisant l'équivalent de 2 % du PIB. Derrière ce chiffre record se dessine une architecture sociale inédite dans la région, portée par une agence créée il y a moins d'un an.
C'est une promesse sociale qui prend forme au rythme prévu. Deux ans après le lancement du Régime des Aides Sociales Directes en octobre 2023, l'Agence Nationale du Soutien Social (ANSS), opérationnelle depuis novembre 2024, publie une synthèse de son premier rapport annuel. Le bilan est éloquent: plus de 51 milliards de dirhams ont été versés à près de quatre millions de ménages, faisant du Maroc une exception dans le paysage de la protection sociale en Afrique et dans le monde arabe.Exception continentaleSur le continent, la comparaison est instructive. Avec une enveloppe annuelle équivalant 2 % du PIB national, le Maroc dépasse largement ses voisins : la Jordanie consacre 0,7 % à des mécanismes similaires, la Tunisie 0,5 %, l'Égypte 0,41 % et le Kenya seulement 0,3 %.Ce différentiel, que le rapport de l’ANSS qualifie d'« exception continentale», s'explique par un choix politique clair : couvrir non pas seulement les plus démunis, mais remonter jusqu'au sixième décile de revenus pour prévenir ce que les experts appellent le « déclassement social ».Réforme accélérée par la crise sanitaireLe programme des aides sociales directes s'inscrit dans la continuité des mécanismes mis en place durant la pandémie de Covid-19 pour soutenir les ménages vulnérables. Cette expérience a permis de bâtir un dispositif permanent reposant sur le Registre national de la population (RNP) et le Registre social unifié (RSU), qui identifient les bénéficiaires et évaluent leur situation socio-économique.Selon l'Agence nationale de soutien social, la répartition géographique des aides correspond étroitement aux zones les plus touchées par la pauvreté, ce qui témoigne d'un ciblage jugé efficace des bénéficiaires.Cartographie humaineL'ANSS ne se contente pas de distribuer. Elle observe, segmente, analyse. En 2025, l'agence a conduit une vaste enquête auprès de 1 800 ménages, complétée par une segmentation statistique de l'ensemble des bénéficiaires selon des critères de milieu de vie, d'âge, de composition familiale et de niveau d'instruction. Cinq profils types ont été dégagés.Les « Foyers émergents » : 1,2 million de ménages, jeunes couples actifs majoritairement ruraux forment le groupe le plus important. Viennent ensuite les « Foyers en mue » (986 000), ménages en transition économique, puis les « Tandems de vie » (946 000), couples âgés économiquement fragiles. Deux profils de grande vulnérabilité complètent le tableau : les « Nids désertés » (584 000), femmes âgées vivant souvent seules en milieu rural, et les « Solitaires sans relais » (156 000), personnes isolées sans soutien familial.Cette cartographie humaine n'est pas une simple mesure. Elle conditionne les actions à venir, comme le note le rapport. Chaque profil appelle un accompagnement différent. Les foyers émergents ont besoin d'insertion économique et de préscolarisation ; les tandems de vie et les nids désertés ont besoin de soins et de lien social. Soixante pour cent des bénéficiaires résident en milieu rural, et 84 % des aides sont concentrées sur les 30 % les plus vulnérables de la population.À quoi servent les aides sociales directes ?L’aide sociale directe est avant tout consacrée aux besoins essentiels des ménages. Selon une enquête de l’ANSS réalisée en 2025 auprès de 1 800 bénéficiaires, près de six dirhams sur dix (58,6 %) sont affectés à l’alimentation. Viennent ensuite les dépenses liées au logement (13,3 %) et à la santé (13,2 %), qui absorbent à elles seules plus d’un quart des montants reçus.L’éducation représente 7 % des dépenses financées grâce à cette aide, tandis que l’habillement en capte 2,6 %. Seule une faible part des bénéficiaires, soit 1 %, déclare utiliser une partie de cette aide pour l’épargne. Ces résultats montrent que le dispositif contribue principalement à couvrir les dépenses de première nécessité des ménages les plus vulnérables.Ceci dit la grande ambition de ce chantier social reste de transformer le transfert monétaire en levier d'émancipation économique. Sur 3,9 millions de ménages bénéficiaires, 2,3 millions sont considérés comme ayant un potentiel d'inclusion productive. Ainsi 40% des bénéficiaires interrogés disent vouloir un emploi stable plutôt que de l'aide, et 60 % l'échangeraient contre un travail.Vers l'inclusion productivePour tester des réponses concrètes à cette aspiration, l'ANSS a inauguré en décembre 2025 une Représentation Territoriale Pilote (RTP) à El Jadida, première antenne physique d'une présence territoriale appelée à couvrir, à terme, les 12 régions du Royaume. Quinze « référents sociaux » formés pendant trois mois y assurent un accompagnement individualisé : diagnostic, orientation, co-construction d'un parcours d'insertion.Deux mesures expérimentales y seront testées sur 5 320 familles pendant 24 mois. Le « Pass Inclusion » maintient le bénéfice des aides et de la couverture médicale pendant un an après qu'un bénéficiaire a trouvé un emploi : une façon d'éliminer la « trappe à inactivité » qui décourage souvent la reprise d'activité. « Tous à l'école ! » cible de son côté le décrochage scolaire en milieu rural, avec un bonus conditionné à une assiduité d'au moins 80 %.Des orphelins aux retraitésLe programme ne se réduit pas aux familles avec enfants. Ses trois volets couvrent des réalités très différentes. La protection de l'enfance ( allocations mensuelles pour les moins de 21 ans, bonus pour les enfants en situation de handicap, primes à la naissance) absorbe 64,2 % des fonds.La protection contre les risques liés à la vieillesse touche 1,7 million de personnes âgées par une prime forfaitaire. Et un mécanisme inédit, l'« Aide Spéciale », constitue pour chaque enfant orphelin ou abandonné placé en établissement agréé un capital bloqué jusqu'à sa majorité : 500 dirhams versés chaque mois à la Caisse de Dépôt et de Gestion, soit environ 100 000 dirhams accumulés sur 15 ans.Questions en suspensLe rapport de l’ANSS ne dissimule pas ses défis. La montée en régime a été brutale : 2,3 millions de demandes le premier mois, 4,1 millions en février 2024, soit une hausse de 74 % en deux mois. Le taux de recevabilité des dossiers est passé de 45,5 % à 91,9 %, signe que les citoyens ont appris à se conformer aux critères mais aussi que le système a dû absorber une pression considérable.La migration du Système d'Information, encore géré de manière transitoire par la CNSS et la CNRA, vers une plateforme unifiée pilotée par l'ANSS elle-même est toujours en cours, lancée en mai 2025, avec une autonomie opérationnelle visée pour 2026. La gouvernance de la donnée : deux sites physiques, un cloud souverain, des autorisations de la CNDP révèle la conscience des risques, mais aussi la complexité d'un système qui centralise des informations sensibles sur des millions de ménages.Mais la question fondamentale est celle de « la sortie ». Un filet de sécurité n'est vertueux que s'il aide ceux qui le peuvent à s'en affranchir. Les mesures expérimentales d'El Jadida sont précisément conçues pour tester cette méthode. Leurs résultats, attendus d'ici 2027, diront si le Maroc a réussi non seulement à redistribuer, mais à autonomiser les bénéficiaires.