Retraités : le vote de la colère ?
Un texte viral appelant à une « sanction électorale » des responsables du gel des pensions des retraités fait le tour des réseaux sociaux. Sans être un communiqué officiel, il révèle l'exaspération grandissante d'une génération qui réclame justice sociale, alors même que Bank Al-Maghrib alerte de nouveau sur l'urgence de réformer un système de retraite dont le coût du statu quo ne cesse de s'alourdir.
Depuis quelques jours, une lettre ouverte rédigée en arabe, largement relayée sur Facebook, WhatsApp et les groupes de retraités, s'est imposée comme l'un des sujets les plus commentés au sein de cette communauté. Son originalité ne réside pas seulement dans son style, volontiers, littéraire et émotionnel, mais surtout dans le message qu'elle véhicule : transformer la frustration accumulée depuis près de trois décennies de gel des pensions en une « sanction électorale» lors des prochaines échéances législatives.Cette prise de parole, anonyme mais largement partagée, intervient dans un contexte particulièrement sensible. D'un côté, les retraités dénoncent une dégradation continue de leur pouvoir d'achat. De l'autre, le gouvernement continue de différer une réforme systémique pourtant jugée urgente par les autorités financières. Entre les deux, le dialogue social semble enlisé dans une équation où chaque décision serait politiquement coûteuse.Une lettre ouverteLe texte s'adresse directement au Chef du gouvernement, aux partis de la majorité et à tous ceux qui, selon ses auteurs, portent la responsabilité du gel des pensions. «Nous sommes cinq millions (NDLR un chiffre loin du nombre effectif des retraités) et notre mémoire ne vieillit pas. À tous ceux qui ont gelé nos pensions, à tous ceux qui ont cru que la béquille ne vote pas... ». Au fil des lignes, les auteurs rappellent le parcours de millions de Marocains ayant servi l'école publique, les hôpitaux, l'administration ou encore les entreprises nationales avant de se retrouver confrontés à des pensions qu'ils jugent incapables de garantir une vieillesse digne.Le texte décrit avec émotion cette réalité sociale : « Comment la main qui a appris à vos enfants à écrire et à lire peut-elle être tendue, à la fin du mois, pour revenir vide ? Comment le dos d'une mère qui a veillé dans les hôpitaux peut-il aujourd'hui se courber devant la précarité ?», écrivent les auteurs du texte. Mais c'est surtout son message politique qui explique sa diffusion virale. « Nous ne couperons pas les routes. Nous ne brûlerons pas des pneus. Notre punition sera silencieuse. À l'aube du jour du scrutin, nous marcherons avec nos cannes jusqu'aux urnes pour voter pour ceux qui ne nous auront pas trahis», annonce le texte.Vote sanction Puis sur un ton plus décidé, les auteurs menacent « Quant à celui qui a gelé notre pension jusqu'à notre mort, nous gèlerons son avenir politique lors des prochaines élections. Les urnes n'oublient jamais». Le texte ne revendique toutefois donc ni confrontation ni agitation sociale. Il invite à utiliser les urnes et le vote comme instrument de protestation démocratique.Exprimant une colère réelle, il importe cependant de distinguer ce texte de la communication officielle des organisations représentatives des retraités. Ni signée, ni publiée sur les canaux officiel des organes représentant les retraités (tels la Coalition marocaine des associations des retraités), la lettre ouverte adopte un ton volontairement émotionnel qui tranche avec les communiqués institutionnels habituellement diffusés par la Coalition. Un ton qui privilégie le dialogue avec les pouvoirs publics et la négociation dans le cadre du dialogue social.Revendications officiellesRappelons que depuis plusieurs années, la Coalition porte un cahier revendicatif structuré autour de quatre priorités. La première concerne la défense du pouvoir d'achat avec l'indexation automatique des pensions sur l'inflation, la fixation d'une pension minimale de 2 000 dirhams et l'extension aux retraités des augmentations salariales accordées aux actifs. La deuxième porte sur les droits sociaux : amélioration de la couverture médicale, accélération des remboursements de l'AMO, accès facilité aux soins hospitaliers et mise en place de tarifs préférentiels dans les transports publics et certains services essentiels.Quant à la troisième revendication, elle concerne la reconnaissance institutionnelle des retraités, à travers leur représentation dans les organes de gouvernance des caisses de retraite et leur participation permanente au dialogue social. Enfin, la Coalition refuse que la future réforme repose uniquement sur les assurés. Elle s'oppose au relèvement automatique de l'âge légal de départ, à l'augmentation des cotisations et à toute baisse déguisée des pensions.Casse-tête politiqueC'est précisément sur ce point que le dossier des retraites cristallise aujourd'hui toutes les tensions. Les projections financières sont connues depuis plusieurs années. Les réserves de certains régimes s'amenuisent progressivement et les rapports techniques plaident pour une réforme structurelle. Pourtant, malgré plusieurs cycles de dialogue social, les arbitrages les plus sensibles ont été repoussés. Relèvement de l'âge légal de départ, augmentation des cotisations et révision des modalités de calcul des pensions seraient ainsi renvoyés à la prochaine législature afin d'éviter une crispation sociale à l'approche des élections de 2026.C'est dans ce contexte que les récentes déclarations du Wali de Bank Al-Maghrib prennent une résonance particulière. En présentant le rapport annuel de la Banque centrale devant le Souverain, Abdellatif Jouahri a une nouvelle fois insisté sur la nécessité d'engager sans tarder la réforme des retraites et a rappelé que les déséquilibres des régimes de retraite continuent de peser lourdement sur les finances publiques. Le gouverneur de Bank Al-Maghrib considère que chaque année de report accroît le coût futur de la réforme et réduit les marges budgétaires nécessaires au financement des investissements publics et des grands chantiers de l'État social.