Hamid Felloun : « La décarbonation est une question de survie pour l'agroalimentaire »
Face au durcissement des exigences environnementales sur les marchés internationaux, l'industrie agroalimentaire marocaine n'a plus le luxe d'attendre. Invité de L'Observateur Éco, le directeur de la fédération nationale de l'agroalimentaire (Fenagri), Hamid Felloun a présenté sa feuille de route 2040, un plan ambitieux destiné à accompagner les entreprises dans leur transition bas carbone tout en consolidant leur compétitivité à l'export.
Pour Hamid Felloun, directeur de la Fenagri, la décarbonation ne relève plus d'un simple engagement environnemental. Elle constitue désormais un enjeu économique majeur pour un secteur qui représente plus de 20 % des emplois industriels permanents, génère près de 190 milliards de dirhams de chiffre d'affaires et regroupe plus de 2.600 entreprises. « La transition verte n'est plus un choix, c'est une obligation », affirme-t-il. Si les industries agroalimentaires marocaines ne sont pas encore directement concernées par certaines mesures européennes, la fédération préfère anticiper plutôt que subir les futures contraintes réglementaires.Cette stratégie répond notamment à l'entrée en vigueur progressive des nouvelles politiques climatiques européennes qui imposeront des exigences croissantes en matière d'empreinte carbone des produits industriels.Une feuille de route pensée filière par filièreContrairement à une approche uniforme, la feuille de route 2040 repose sur une logique sectorielle. Chacune des quinze branches de l'industrie agroalimentaire disposera de son propre plan d'action afin de tenir compte des spécificités de chaque activité.Trois grands axes structurent cette stratégie : la maîtrise de l'énergie, la gestion durable de l'eau ainsi que le développement de l'économie circulaire à travers la valorisation des déchets. À ces priorités s'ajoute un chantier jugé essentiel : le développement des compétences.Pour réussir cette transition, la Fenagri travaille déjà avec plusieurs partenaires, notamment l'Organisation internationale du travail (OIT), afin d'intégrer des modules dédiés à la transition verte dans les formations destinées aux techniciens du secteur.Le financement, principal défiLa transformation de l'industrie nécessitera des investissements importants. Les besoins sont actuellement estimés à près de 8 milliards de dirhams, même si cette évaluation sera affinée lors de la finalisation de l'étude prévue en septembre prochain.Pour Hamid Felloun, la question n'est pas tant l'absence de financements que leur accessibilité. La Fenagri souhaite ainsi travailler avec les banques commerciales afin d'assouplir les modalités d'accès aux lignes de crédit vert existantes, tout en mobilisant les partenaires techniques et financiers internationaux déjà présents au Maroc.Au-delà des financements directs, le responsable plaide également pour des mécanismes d'incitation fiscale, notamment sur les équipements et technologies permettant de réduire les émissions de carbone.Les TPME au cœur de la transitionConsciente des difficultés financières auxquelles font face les très petites, petites et moyennes entreprises, la fédération ne souhaite pas imposer une transformation brutale. La stratégie prévoit une montée en puissance progressive, en commençant par les entreprises les plus avancées ou les plus exposées aux marchés internationaux, avant d'élargir progressivement l'accompagnement à l'ensemble des acteurs.Selon Hamid Felloun, investir dans l'efficacité énergétique ou l'optimisation de la consommation d'eau ne constitue pas uniquement un coût supplémentaire. À terme, ces investissements permettront également de réduire les charges de production, tout en améliorant la compétitivité des entreprises.L'Europe impose le tempoL'urgence est également dictée par les évolutions des marchés internationaux. L'Union européenne demeure de loin le premier débouché des exportations agroalimentaires marocaines. Pour le directeur de la Fenagri, les entreprises qui tarderaient à engager leur transition pourraient rapidement perdre leur accès à ces marchés.Les exigences ne concerneront plus uniquement les industriels eux-mêmes mais également l'ensemble de leur chaîne d'approvisionnement, depuis les matières premières jusqu'à l'emballage ou la logistique. « Le risque est sérieux. Nous sommes obligés de nous y mettre », insiste-t-il.Le marché carbone, une nouvelle opportunitéAu-delà des contraintes, la décarbonation pourrait également devenir une source de revenus.Les entreprises capables de réduire leurs émissions pourront valoriser ces efforts sur le futur marché carbone, actuellement en cours de structuration au Maroc.Pour y parvenir, le Royaume travaille notamment à la mise en place d'un système national de mesure, de reporting et de vérification (MRV), destiné à certifier les réductions d'émissions selon des standards reconnus à l'international.Si l'Europe reste le principal partenaire commercial du secteur, la Fenagri poursuit parallèlement une stratégie d'ouverture vers l'Afrique. La fédération multiplie les participations aux salons internationaux et accompagne les entreprises dans leur prospection commerciale.Hamid Felloun estime toutefois que plusieurs freins persistent : difficultés logistiques, obstacles réglementaires, sécurisation des paiements ou encore couverture assurantielle insuffisante dans certains pays.L'entrée en vigueur progressive de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) devrait, selon lui, faciliter progressivement les échanges, même si sa mise en œuvre nécessitera encore du temps.Pour la Fenagri, la transition bas carbone dépasse désormais le cadre environnemental. Elle devient un levier stratégique de compétitivité, de souveraineté industrielle et de maintien des parts de marché à l'international. L'enjeu est de permettre aux entreprises marocaines de continuer à exporter, tout en transformant les contraintes climatiques en nouvelles opportunités de croissance.