Femmes/Elections : derrière les promesses, le grand clivage
Aux urnes, dans les programmes et sur le front, le combat continue

À l’approche des législatives du 23 septembre, les femmes s’imposent dans les programmes des partis. Mais derrière les mêmes mots : égalité, emploi, autonomisation, parité, se cachent des visions différentes de leur place dans la société. De l’émancipation par le travail à la défense de la famille, en passant par l’égalité des droits et l’intervention de l’État, les formations politiques proposent chacune leur propre modèle de la femme marocaine de demain.

Lorsqu’il s’agit des femmes, les partis politiques ne parlent pas tous le même langage et de la même égalité. Leurs visions restent profondément différentes. De la femme comme moteur de croissance à la femme comme pilier de la famille, en passant par l’égalité des droits et la transformation des rapports sociaux, les programmes des partis pour les élections législatives 2026 dessinent plusieurs conceptions de la place des femmes dans le Maroc de demain.Sur le papier, les formations politiques s’accordent sur un constat : la faible participation économique des femmes constitue un problème national. Mais lorsqu’il s’agit de proposer des réponses, les lignes idéologiques réapparaissent. Si certaines privilégient l’emploi et l’entrepreneuriat, d’autres placent la famille au centre tandis que la gauche revendique une égalité juridique et politique pleine et entière. La campagne de 2026 ne se joue donc pas seulement sur le nombre de femmes candidates. Elle se joue aussi sur la définition même de leur place dans la société.Levier économique : le pari libéralDans le programme du RNI, la question féminine est d’abord abordée sous l’angle de l’autonomisation économique. Le parti fait de l’accès des femmes à l’emploi, à l’activité et à l’entrepreneuriat un levier de développement, avec une idée centrale : davantage de femmes sur le marché du travail, c’est davantage de croissance, de revenus et d’autonomie.Cette orientation prend tout son sens au regard de la faiblesse persistante de la participation économique féminine. Selon le HCP, le taux d’activité des femmes s’établissait à 19 % en 2025, contre 19,1 % en 2024, très loin de l’objectif gouvernemental de dépasser 30 %. Le RNI entend donc inscrire l’enjeu féminin dans une politique plus large d’inclusion économique et de création d’opportunités.Le parti met notamment en avant le soutien à l’activité économique des femmes et la lutte contre leur précarité, en tenant compte des différentes situations individuelles et familiales. Parmi les pistes avancées figurent l’amélioration des services publics de garde des jeunes enfants, crèches et assistantes maternelles agréées, afin de permettre aux femmes qui le souhaitent de poursuivre leur activité professionnelle.Le RNI prévoit également de soutenir l’emploi féminin notamment dans la garde d’enfants et l’accompagnement des personnes âgées, à travers la formation, la professionnalisation et la mise en place d’un cadre garantissant la qualité des prestations. La formation constitue un autre volet de cette approche. Le parti prévoit un soutien aux femmes souhaitant se former ou se reconvertir professionnellement, avec une aide pouvant atteindre 5.000 dirhams par formation, ainsi qu’une meilleure prise en compte des interruptions de carrière dans le calcul des droits à la retraite.Le fil conducteur pour le RNI reste l’émancipation qui passe d’abord par l’indépendance économique. La femme est moins appréhendée sous l’angle d’un statut juridique particulier que comme une actrice économique qu’il faut aider à entrer, rester ou progresser sur le marché du travail.PAM : Inclusion, la cléLe PAM montre plus de précision et vise des objectifs chiffrés. Son programme veut faire progresser le taux d’activité féminin de 17,5% en 2026 à 21,2% en 2031 (NDLR : le HCP a annoncé un taux de 18,1 % au deuxième trimestre 2026). Pour y arriver, le parti promet des mesures destinées à favoriser l’emploi féminin et l’accès des femmes aux opportunités économiques.Cette orientation n’est pas nouvelle dans la réflexion programmatique du PAM. Le parti défend l’accès des femmes à la formation, à l’emploi, au financement, aux postes de direction et aux cercles de décision. Ceci tout en considérant les solutions de garde d’enfants comme un levier indispensable pour permettre aux femmes de mieux intégrer le marché du travail et de s’émanciper loin des rôles traditionnels limitant ses ambitions et ses réalisations. La logique est claire : « faire de l’insertion économique des femmes un accélérateur du développement ».Mais cette approche a aussi ses limites. En réduisant principalement la question féminine à la participation économique, le risque est de traiter les symptômes sans s’attaquer à toutes les structures qui produisent les inégalités : partage des tâches domestiques, normes sociales, violences, discriminations juridiques ou accès au pouvoir.L’Istiqlal : le prisme de la familleLe positionnement de l’Istiqlal est différent. Dans son programme présenté fin août sous le slogan « Watani Moustaqbali », le parti place la protection de la famille et du système de valeurs au premier rang de ses engagements. La famille est présentée comme une structure centrale de la société et comme un élément de stabilité face aux mutations sociales.Cette hiérarchie des priorités révèle une approche plus conservatrice de la question féminine. La femme y est pensée d’abord dans un environnement familial, social et culturel. L’égalité n’est donc pas nécessairement abordée à partir d’une rupture avec les structures traditionnelles, mais davantage à travers leur évolution et leur protection.Là où la gauche parle prioritairement de droits individuels, de parité et de transformation des rapports de pouvoir, l’approche conservatrice insiste davantage sur la cohésion familiale et la stabilité sociale.L’USFP : égalité, Le ChantierÀ gauche, le discours change de nature. Pour l’USFP, l’égalité entre les femmes et les hommes ne peut pas être réduite à l’emploi. Elle suppose une transformation du cadre juridique et institutionnel. Le programme présenté en août place ainsi la promotion des droits des femmes parmi ses priorités. Le parti défend une augmentation de la participation économique féminine et entend inscrire la question de l’égalité dans son projet plus large de « développement équitable ».Cette conception s’inscrit dans une tradition socialiste : l’émancipation économique doit aller de pair avec l’émancipation juridique et politique. L’USFP avait déjà défendu la révision des textes considérés comme « inégalitaires » notamment le Code de la famille, la législation sur les violences faites aux femmes et le Code du travail. Le parti avait également plaidé pour une meilleure représentation des femmes dans les instances syndicales et la société civile.La différence avec une approche strictement économique est donc nette: pour les socialistes, l’inégalité n’est pas seulement un problème de participation au marché du travail. Elle est aussi juridique, sociale et institutionnelle.PPS : la discrimination positiveLe PPS va encore plus loin dans la traduction programmatique de ses idées et ses orientations. Son programme présenté le 2 septembre consacre un volet spécifique à l’égalité et à la parité. Le parti veut porter le taux d’activité des femmes à 25%, créer un fonds destiné au financement des entreprises féminines, réserver 10% des marchés publics aux entreprises dirigées par des femmes et développer un réseau de crèches publiques, notamment dans les zones industrielles et les quartiers périphériques.Le parti propose également des audits périodiques pour faire respecter le principe « à travail égal, salaire égal », ainsi que des incitations fiscales pour les entreprises atteignant une véritable parité dans les postes de responsabilité. Il inscrit enfin l’abolition du mariage des mineures parmi ses engagements et défend une tutelle légale conjointe des deux parents.Le PPS ne mise pas uniquement sur l’égalité des droits. Il défend des mécanismes correctifs destinés à compenser les déséquilibres existants : quotas, fonds publics, services de garde, incitations fiscales et réformes juridiques. C’est une approche typiquement socialiste : l’État doit intervenir pour corriger les inégalités produites par le marché et par les structures sociales. Le parti revendique explicitement une orientation « démocratique et progressiste » et une égalité entière entre les femmes et les hommes.PJD : famille, identité et prudenceLe PJD occupe une autre position dans cette cartographie. Le parti a construit l’élaboration de son programme autour d’une consultation participative, avec notamment la contribution de son Organisation des femmes. Son futur projet repose sur plusieurs axes, parmi lesquels l’éducation, la santé et la protection sociale, l’emploi, l’identité nationale et la réforme politique. Mais contrairement au PPS ou à l’USFP, le parti ne s’est pas encore distingué par une batterie de propositions chiffrées et détaillées sur l’égalité femmes-hommes comparable à celles de ses adversaires.Cette prudence est elle-même révélatrice. Dans la tradition politique du PJD, la question des femmes est généralement articulée autour de la famille, de l’identité, de la responsabilité sociale et des références culturelles et religieuses. L'enjeu n'est donc pas l'accès des femmes à l'emploi ou aux institutions, mais aussi la manière dont cette évolution s'inscrit dans le modèle social défendu par le parti.L’Alliance de la gauche: changer les paradigmes L’Alliance de la gauche, elle, assume une lecture encore plus politique. Son programme place explicitement l’égalité femmes-hommes dans le chapitre consacré aux droits, à l’égalité et à la société, aux côtés des droits civils et de la lutte contre les discriminations. Il associe également cette question à la parité et aux droits civils l’inscrivant dans une philosophie générale.Dans son programme, la gauche ne considère pas simplement la femme comme une travailleuse qu’il faut davantage intégrer à l’économie ou comme une mère qu’il faut mieux protéger. Elle la considère d’abord comme une citoyenne titulaire de droits, avec une revendication de transformation des rapports sociaux et institutionnels. Une conception fondée essentiellement sur l’égalité substantielle entre les sexes.Au final, si les différents programmes divergent sur le chemin, les partis s’accordent sur un point : le statu quo n’est plus tenable. Pour le RNI et le PAM, l’émancipation passe largement par l’emploi, l’entrepreneuriat, le financement et la capacité des femmes à participer davantage à la croissance. Pour l’Istiqlal et, dans une autre logique, le PJD, la question féminine reste davantage articulée autour de la famille, des valeurs et de la cohésion sociale.Pour l’USFP, l’égalité implique une transformation du droit, des institutions et de la représentation politique. Pour le PPS, elle nécessite en plus une intervention active de l’État afin de corriger les déséquilibres économiques et sociaux. Pour la gauche, enfin, la parité et les droits civils ne peuvent s’accomplir qu’à travers une transformation plus profonde des rapports de pouvoir.