Handicap au Maroc : Près d’un ménage sur trois concerné
Plus de 8 % de la population marocaine est aujourd’hui en situation de handicap, dont 2,3 % avec un handicap sévère. Mais le chiffre le plus révélateur est peut-être ailleurs : près de trois ménages sur dix comptent une personne concernée. Au-delà des statistiques, c’est toute une réalité familiale, sociale et économique qui se dessine, posant la question de l’accès réel aux soins, à l’éducation, à l’emploi et aux droits.
En 2026, 8,7 % de la population marocaine est en situation de handicap, contre 6,8 % en 2014, soit 1,9 point de plus en douze ans. Les premiers résultats de la troisième enquête nationale sur le handicap, présentés jeudi dernier à Rabat par le Secrétariat d’État chargé de l’Insertion sociale, livrent une nouvelle photographie du handicap au Maroc.Selon Abdeljebbar Rachidi, Secrétaire d’État chargé de l’Insertion sociale, cette progression ne traduit pas uniquement une augmentation du nombre de personnes concernées. Elle tient également à une évolution importante de la méthodologie utilisée pour identifier et mesurer le handicap.Des situations "visibles"La troisième enquête s’appuie en effet sur des outils de classification plus larges. Elle intègre notamment les enfants âgés de 2 à 17 ans, en se référant aux normes de l’Unicef. Pour les personnes âgées de 18 ans et plus, elle adopte également la liste élargie du « Groupe de Washington ». Le vieillissement progressif de la population marocaine constitue par ailleurs un autre facteur susceptible de peser sur l’évolution des indicateurs.Une nuance importante pour interpréter la progression enregistrée depuis 2014. « Ce taux montre d’abord que le handicap n’est pas une réalité marginale au Maroc. Mais il faut toutefois éviter une lecture trop rapide de la hausse par rapport à 2014 », souligne Dr Mohamed Houbib, sociologue. Selon ce dernier, les nouveaux outils de mesure plus larges permettent en effet de « rendre visibles des situations qui étaient auparavant moins bien identifiées ».Le taux de 8,7 % ne doit donc pas être appréhendé comme le seul indicateur d’une aggravation du phénomène. Il traduit aussi une meilleure identification des différentes situations de handicap, dans un contexte démographique lui-même en évolution.Quand le handicap dépasse la personneL’un des enseignements les plus significatifs de l’enquête se trouve peut-être ailleurs : 29 % des ménages marocains comptent au moins une personne en situation de handicap. Un chiffre significatif qui change l’échelle du problème. Car derrière chaque personne concernée se trouvent potentiellement des proches qui participent aux soins, à l’accompagnement et à la prise en charge quotidienne. Le handicap peut également peser sur l’organisation familiale, les dépenses du ménage et, dans certains cas, sur l’activité professionnelle des proches.« Lorsque près de trois ménages marocains sur dix comptent une personne en situation de handicap, nous sommes face à une question familiale et sociale », analyse Mohamed Houbib. Pour le sociologue, au de son impact direct sur la personne, son bien être et sa situation socio-économique, le handicap touche également la famille et l’entourage. « Le handicap n’affecte pas seulement la personne concernée, mais aussi l’organisation du ménage, les dépenses, les soins et parfois l’activité professionnelle des proches », détaille le Dr Houbib.Une dimension familiale que vient confirmer un autre chiffre de l’enquête: 65,6 % des personnes en situation de handicap déclarent que les dépenses liées aux médicaments et aux produits pharmaceutiques restent à la charge de leur famille. Le coût du handicap ne se limite donc pas à la personne concernée. Il se diffuse dans le budget du ménage et peut devenir une charge durable pour les proches.Les femmes plus concernéesLa répartition par sexe fait également apparaître des disparités significatives. Les femmes représentent 53,6 % des personnes en situation de handicap, contre 46,4 % pour les hommes. L’enquête met aussi en évidence une répartition territoriale qui mérite attention : 60,5 % des personnes concernées vivent en milieu urbain, contre 39,5 % en milieu rural.Ces écarts, s’expliquent selon les initiateurs de l’enquête, par les politiques qui tiennent davantage compte des réalités locales. L’accès aux soins, aux services sociaux, à l’éducation ou encore à l’emploi ne se pose pas nécessairement de la même manière dans une grande agglomération et dans une zone rurale. La question territoriale devient ainsi centrale : au-delà du nombre de personnes concernées, où vivent-elles et à quels services peuvent-elles réellement accéder ?IntégrationC’est précisément sur ce terrain que se situe l’un des principaux enjeux de la troisième enquête. Celle-ci ne cherche pas uniquement à actualiser le taux de prévalence. Elle vise également à documenter les conditions de vie des personnes en situation de handicap, les obstacles à leur intégration socio-économique et leur accès aux différents services, précise le Secrétaire d’État chargé de l’Insertion sociale.Santé, enseignement, emploi, protection sociale et services sociaux figurent parmi les domaines examinés. L’objectif est également de produire des indicateurs susceptibles d’alimenter l’élaboration d’une politique publique intégrée en faveur des droits des personnes en situation de handicap.Pour Mohamed Houbib, cette attente renvoie à une distinction fondamentale entre le droit et sa mise en œuvre. « Il existe encore une différence entre avoir un droit reconnu et pouvoir réellement l’exercer. Les attentes relevées concernent encore l’accès effectif à la santé, à l’éducation, à l’emploi et aux services sociaux. », analyse le sociologue.Autrement dit, le défi ne serait plus seulement de consacrer le principe de l’inclusion, mais de vérifier sa traduction dans la vie quotidienne. « Le défi aujourd’hui est donc moins de proclamer l’inclusion que de la rendre concrète et mesurable dans la vie quotidienne » ajoute-t-il.En finir avec la stigmatisationMais l’inclusion ne se joue pas uniquement dans l’accès aux services. Elle passe aussi par un changement du regard porté sur le handicap.«Tant que la personne en situation de handicap sera principalement perçue à travers ses limitations, la dépendance ou la compassion, plutôt qu’à travers ses compétences, ses droits et sa citoyenneté, la stigmatisation persistera », souligne le sociologue. Pour Dr Houbib, le véritable changement suppose de sortir d’une logique de charité pour aller vers une approche fondée sur les droits.Cela passe notamment par l’école, les médias, le monde du travail et l’espace public, mais aussi par une plus grande participation des personnes en situation de handicap aux décisions qui les concernent. « L’inclusion ne consiste pas seulement à adapter l’environnement à la personne ; elle suppose aussi de transformer le regard collectif », insiste-t-il. Une évolution qui, selon le sociologue, ne pourra être pleinement engagée que lorsque le handicap sera considéré « non pas comme une différence marginalisante, mais comme une composante ordinaire de la diversité humaine ».A noter, cette troisième enquête s’appuie sur un dispositif statistique renforcé. La taille de l’échantillon est passée d’environ 16.000 ménages en 2014 à 20.412 en 2026. Le cadre cartographique et l’échantillon ont également été conçus selon des bases statistiques destinées à renforcer la représentativité et à permettre la généralisation des résultats à la population ciblée. Sur le terrain, 47 équipes et 236 enquêteurs ont été mobilisés. Les enquêteurs ont bénéficié d’une formation préalable destinée notamment à harmoniser la compréhension des questions, le cheminement du questionnaire et les conditions de sa mise en œuvre.Lancée en janvier 2026, l’opération est menée par le Secrétariat d’État chargé de l’Insertion sociale, en partenariat avec le Haut-Commissariat au Plan (HCP), l’Observatoire national du développement humain (ONDH) et le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA).