Maroc IA 2030. Bilan d’étape et nouvelle accélération vers une IA souveraine
Avec Maroc IA 2030, le Maroc passe à une nouvelle étape de concrétisation, en déployant les premières briques d’un écosystème d’intelligence artificielle souverain, fondé sur les infrastructures, les talents, l’innovation et des solutions adaptées aux besoins nationaux.

Présentée à Rabat par Amal El Fallah Seghrouchni, la feuille de route « Maroc IA 2030 » entre désormais dans sa phase opérationnelle, avec le lancement de nouveaux instituts JAZARI, d’une Data Factory, d’une forge logicielle et de solutions d’IA souveraines. À l’horizon 2030, le Royaume vise 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée, 50.000 emplois directs et indirects et la formation de 200.000 talents.

Après avoir posé les bases de sa stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle, le Royaume engage une nouvelle phase avec la feuille de route « Maroc IA 2030 », présentée mardi 8 septembre à Rabat par Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée auprès du Chef du Gouvernement chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’Administration. L’enjeu dépasse désormais la seule adoption des technologies d’intelligence artificielle. Il s’agit de construire progressivement des capacités nationales dans les infrastructures, les données, les modèles, les compétences, la recherche et les usages, avec une ambition clairement affichée de souveraineté numérique. « Avec la feuille de route AI Made in Morocco, nous entrons dans une nouvelle phase : celle de la concrétisation », a souligné la ministre dans son allocution d’ouverture, en annonçant la présentation des premières composantes du réseau JAZARI, de la Forge logicielle et de la Data Factory, ainsi que d’un ouvrage consacré à la souveraineté numérique.Cette nouvelle étape s’inscrit dans la continuité des Assises nationales de l’intelligence artificielle, organisées à Rabat les 1er et 2 juillet 2025 sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Plus de 2.500 participants – responsables publics, experts, chercheurs, startups et représentants du secteur privé – avaient alors contribué à poser les fondations d’une vision nationale.De la stratégie à une feuille de route chiffréeLa stratégie « Maroc IA 2030 » s’inscrit dans le cadre plus large de Digital Morocco 2030, qui repose sur deux grandes orientations : la digitalisation des services publics et la dynamisation de l’économie numérique.L’intelligence artificielle y occupe désormais une place centrale, aux côtés du cloud hybride, de la cybersécurité, de l’IoT, des talents numériques et de la connectivité. La feuille de route fixe trois objectifs majeurs à l’horizon 2030 : générer 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée au PIB, créer 50.000 emplois directs et indirects et former et certifier 200.000 talents.Cette trajectoire repose sur trois grands socles : les fondements de la souveraineté et de la confiance, les moteurs d’innovation et de compétitivité, puis l’impact, l’adoption et le rayonnement. Autrement dit, le Maroc entend agir simultanément sur le cadre réglementaire, les infrastructures, les données, les modèles d’intelligence artificielle, la formation, le financement de la DeepTech, la recherche, l’innovation territoriale et la coopération internationale.La souveraineté numérique comme prioritéAu cœur de cette stratégie figure une question devenue déterminante : qui maîtrise les infrastructures, les données et les technologies sur lesquelles repose l’IA ? Le Maroc entend construire cette capacité sur son territoire. La feuille de route prévoit ainsi un renforcement important des infrastructures de calcul et de stockage, avec un portefeuille susceptible de porter la capacité nationale des data centers à près de 1 GW.Parmi les projets structurants figure un méga-campus de data centers verts à Dakhla, dont la capacité pourrait atteindre environ 500 MW, ainsi qu’un data center de 50 MW à Rabat, associé à un cloud souverain. L’extension du data center de Benguérir et le programme « Move to Cloud », destiné aux administrations publiques, complètent cette architecture.Le projet de Dakhla s’inscrit dans la Vision Atlantique impulsée par le Souverain et entend contribuer à faire de la façade atlantique du Royaume un espace de connectivité et d’ouverture sur l’Afrique. Installé sur environ 100 hectares, le campus est conçu pour fonctionner à 100% à partir d’énergies renouvelables, avec une montée en puissance progressive de ses capacités.La connectivité constitue l’autre condition de cette montée en puissance. Le document fait état d’une couverture 4G de 99,63% en 2024, avec une cible de 70% de couverture 5G à l’horizon 2030. Le Maroc compte par ailleurs plus de 41,2 millions d’abonnés Internet, tandis que le nombre de foyers éligibles à la fibre est passé de 1,5 million en 2022 à 4,4 millions en 2026, avec un objectif de 5,6 millions en 2030.Data Factory et Forge logicielle : construire les briques nationalesL’ambition de souveraineté ne se limite pas aux data centers. Elle concerne également les données et les logiciels. La stratégie prévoit ainsi la mise en place d’une Data Factory nationale, destinée à structurer l’un des principaux actifs nécessaires au développement de l’IA : la donnée.L’objectif est de centraliser la collecte, la structuration et l’ingénierie des données massives, mais aussi de renforcer leur anonymisation, leur classification et leur préparation afin de les rendre exploitables par les systèmes d’intelligence artificielle.À cette infrastructure s’ajoute une Forge logicielle nationale, pensée comme une plateforme de mutualisation des codes sources et des composants numériques réutilisables par les administrations.L’objectif est double : favoriser l’interopérabilité des systèmes publics et réduire les coûts ainsi que les délais de développement.La feuille de route prévoit également un cadre national d’IA responsable, baptisé Digital X.0, articulant réglementation, éthique, sécurité et protection des droits fondamentaux.JAZARI, le réseau national de recherche et d’innovationL’un des dispositifs les plus structurants présentés lors de cette étape est le réseau national des Instituts JAZARI, conçu comme un réseau d’excellence réparti sur les douze régions du Royaume. Son architecture repose sur deux niveaux. À l’échelle nationale, JAZARI ROOT doit assurer le pilotage stratégique, la coordination, la mobilisation des ressources et des partenariats. À l’échelle territoriale, le réseau doit fonctionner en interaction avec les universités, les autorités locales, les entreprises, les centres de recherche et les infrastructures technologiques existantes.Les premières composantes du réseau couvrent quatre domaines : JAZARI ROOT, JAZARI Smart City, JAZARI EduTech et JAZARI Industrie X.0. JAZARI ROOT doit constituer le centre névralgique du dispositif, en développant des composants technologiques susceptibles d’être réutilisés dans plusieurs secteurs.Ses travaux portent notamment sur les technologies linguistiques souveraines pour l’arabe, le français, la darija et l’amazigh, l’intelligence documentaire, les assistants IA métiers, le traitement intelligent des demandes et les technologies de protection de la confidentialité.JAZARI Smart City se concentrera sur les territoires et les villes, avec des applications dans l’intelligence territoriale, les données urbaines, les systèmes d’information géographique, les jumeaux numériques, l’habitat intelligent et la résilience des territoires.De son côté, JAZARI Industrie X.0 vise à rapprocher la recherche du monde industriel. Robotique, vision artificielle, automatisation, Industrial IoT, maintenance prédictive, efficacité énergétique ou encore jumeaux numériques doivent permettre de transformer les résultats de la R&D en solutions directement déployables dans les entreprises.Enfin, JAZARI EduTech entend appliquer l’IA au domaine de l’éducation, notamment à travers l’apprentissage adaptatif, l’analyse des données pédagogiques, la détection précoce du décrochage scolaire et les assistants destinés aux enseignants.Le capital humain, nerf de la guerreAucune souveraineté technologique ne peut toutefois être construite sans compétences. Le capital humain constitue donc l’un des autres piliers de « Maroc IA 2030 ». Les données présentées font état de 22.779 étudiants inscrits dans les filières digitales en 2025, de 549 programmes accrédités et de plusieurs milliers de bénéficiaires de formations certifiantes.Le programme JobInTech vise notamment 15.000 apprenants sur trois ans, tandis que l’objectif fixé à 2030 est d’atteindre 100.000 nouveaux talents du digital par an, notamment dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le cloud, la data, le développement et l’IoT.Le dispositif s’étend également à la recherche. Le programme PASS prévoit 550 bourses doctorales d’ici 2027, tandis que l’ENIAD doit constituer un pôle d’excellence dans l’IA, la robotique et la cybersécurité.La stratégie commence également à cibler les plus jeunes, avec AI Master Junior, et prévoit la formation de 1.200 jeunes par an dès 2026 dans le cadre du programme AI & IoT Generation.Pour la ministre, cette dimension humaine est indissociable de l’ambition technologique. « Nous voulons un Maroc qui conçoit, développe et produit les solutions d’intelligence artificielle de demain », a-t-elle affirmé en clôture, soulignant la volonté de transformer la révolution de l’IA en opportunité pour la jeunesse, les entreprises et les territoires.Le gouvernement entend également éviter que l’intelligence artificielle reste concentrée dans les grands pôles universitaires et technologiques. Le programme RamadanIA, déployé dans les douze régions, a ainsi mobilisé étudiants, entrepreneurs et talents locaux autour de problématiques territoriales concrètes.Près de 40 projets ont été accompagnés par région, tandis qu’environ 170 projets finalistes régionaux ont émergé de cette dynamique.Cette approche a été prolongée par RallyIA Future Lab, organisé à Merzouga, qui a réuni près de 1.000 jeunes issus de différentes régions autour de la formation, de l’expérimentation et du prototypage.L’objectif est de faire émerger un écosystème dans lequel les territoires ne sont plus seulement des espaces d’utilisation des technologies développées ailleurs, mais deviennent également des lieux de conception et d’expérimentation.Autre marqueur de la stratégie : le développement de capacités linguistiques adaptées au contexte national. La feuille de route prévoit notamment le développement d’un LLM souverain capable de prendre en compte la darija, l’amazigh et le contexte marocain.L’enjeu est autant technologique que citoyen. Il s’agit de disposer de modèles capables de comprendre les spécificités linguistiques et administratives du Royaume et, à terme, de faciliter les interactions entre les citoyens et les services publics.Cette orientation s’inscrit dans une ambition plus large d’inclusion numérique, en réduisant les barrières liées à la langue et à la maîtrise des outils technologiques.Une Marketplace pour démocratiser les usagesLa stratégie entre également dans une phase plus concrète avec la présentation d’une Marketplace souveraine de solutions d’intelligence artificielle. Cette plateforme doit permettre de réunir des solutions conçues dans un environnement sécurisé et maîtrisé au Maroc, avec une priorité donnée à des usages directement utiles aux citoyens, aux entreprises et aux administrations.Parmi les premières applications figure Idarati AI, un assistant destiné à orienter les usagers dans leurs démarches administratives. Le Sovereign Meeting Assistant propose de son côté des fonctions de transcription et d’analyse audio en arabe, français et darija, tandis que la Sovereign Document Suite vise à faciliter le traitement automatisé des documents.Dans le domaine juridique, Legal AI et Bulletin Officiel Search doivent faciliter l’accès aux textes juridiques et réglementaires marocains. Le moteur de recherche du Bulletin officiel porte déjà sur près de 400.000 pages OCRisées. D’autres solutions doivent progressivement enrichir cette Marketplace, notamment dans l’entrepreneuriat, la recherche juridique et la fonction publique.Vers une administration augmentée par l’IALa transformation de l’administration constitue l’un des principaux terrains d’application de cette stratégie.L’objectif affiché est de passer progressivement d’une administration essentiellement numérique à une administration davantage proactive, capable d’anticiper les besoins des citoyens et de simplifier leurs parcours.La présentation d’un Proof of Concept de la méta-application et du e-wallet national s’inscrit dans cette logique d’intégration et d’interopérabilité des services. À terme, l’ambition est de rapprocher les différentes briques numériques autour d’une expérience plus simple pour l’usager, tout en renforçant la sécurité et la maîtrise des données.Le choix de la souveraineté ne signifie pas pour autant fermeture. Le Maroc entend au contraire s’appuyer sur les partenariats internationaux pour renforcer ses propres capacités. La feuille de route met ainsi en avant plusieurs collaborations avec des acteurs technologiques internationaux et des écosystèmes de recherche implantés au Maroc.Le D4SD Hub, développé avec le PNUD, participe également à cette ambition de positionner le Royaume comme un hub régional du numérique, de l’intelligence artificielle et des sciences des données.La coopération avec l’Union européenne et le développement de la diplomatie numérique complètent cette approche, avec une volonté de faire du Maroc un point de connexion entre l’Afrique, le monde arabe et les écosystèmes technologiques internationaux.Pour Amal El Fallah Seghrouchni, le Maroc dispose désormais des premiers instruments nécessaires pour franchir une nouvelle étape. « Notre responsabilité collective est désormais de changer d’échelle, d’accélérer le passage de l’expérimentation à l’impact et de transformer chaque avancée en valeur concrète pour notre pays », a déclaré la ministre.Cette formule résume le nouveau défi de « Maroc IA 2030 ». Après les annonces, les stratégies et les expérimentations, l’enjeu est désormais celui du passage à l’échelle. Le Royaume cherche ainsi à construire une chaîne complète allant des infrastructures et des données jusqu’aux modèles, aux talents, à la recherche et aux applications concrètes.De l’usage à la maîtriseÀ travers cette nouvelle phase, le Maroc cherche surtout à modifier son positionnement dans la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle. Il ne s’agit plus seulement d’utiliser des solutions conçues ailleurs, mais de développer progressivement des capacités nationales permettant de concevoir, tester et déployer ses propres technologies.C’est également le fil conducteur du Livre Rose présenté à cette occasion, « À la conquête d’une souveraineté numérique – 70 ans après, 1956-2026 », qui met en parallèle l’histoire de l’indépendance du Royaume et l’émergence de l’intelligence artificielle comme domaine de recherche.L’ouvrage décline la souveraineté numérique autour de quatre dimensions : les infrastructures et les données, la confiance et les droits, les talents et les langues, ainsi que l’innovation et le partage.La ministre résume cette ambition en une formule : « construire une intelligence artificielle marocaine, capable dans ses capacités, responsable dans ses usages et inclusive dans ses bénéfices ».À l’horizon 2030, le pari est donc de faire de l’intelligence artificielle non seulement un outil de transformation numérique, mais un levier de compétitivité économique, d’efficacité publique, d’inclusion territoriale et de souveraineté technologique.