À Essaouira, les Rencontres Esther & Salma font de l’art un pont entre les cultures
Du 8 au 11 octobre 2026, Essaouira accueillera la troisième édition des Rencontres Esther & Salma. Placé sous le thème « Traversées », le rendez-vous réunira cinéma, théâtre, musique, arts plastiques, performances et débats autour de l’exil, de la mémoire, de la transmission et de l’altérité. Dans un contexte où les identités se crispent et où le dialogue semble parfois s’effacer, le festival choisit de faire de l’art un espace de rencontre et de reconstruction.
Que reste-t-il du dialogue lorsque les identités se ferment, que les récits se confrontent et que les espaces de rencontre se raréfient ? C’est autour de cette question que les Rencontres Esther & Salma construisent leur troisième édition.Traverser pour mieux comprendre l’autreAprès avoir consacré leur première édition à l’exil, puis leur deuxième, en 2025, aux femmes qui racontent l’exil, les Rencontres poursuivent leur réflexion avec « Traversées ». Un thème qui dépasse la seule idée du déplacement géographique pour explorer les bouleversements personnels, culturels et sociaux qui accompagnent toute forme de passage.Traverser un pays, une culture, une histoire familiale, un milieu social ou une épreuve intime peut signifier partir, revenir, transmettre ou encore s’affranchir. Le déplacement devient alors une expérience capable de transformer celui qui l’entreprend.Pour Catherine Becker, fondatrice et directrice artistique des Rencontres, cette réflexion prend une dimension particulière dans le contexte actuel. « Il faut garder de l’espoir, le reconstruire ensemble, quelles que soient les épreuves que nous traversons », souligne-t-elle. Si l’exil charrie son lot de douleurs, il peut aussi ouvrir une voie vers la reconstruction, notamment à travers la rencontre avec l’autre et la découverte de l’altérité.Quatre jours pour ouvrir de nouvelles perspectivesLa programmation de cette troisième édition se déploiera autour de quatre temps forts : « Ouvrir », « Traverser », « S’affranchir » et « Transcender ». Une progression pensée comme un parcours à travers différentes formes artistiques et différentes expériences de la frontière.Le jeudi 8 octobre donnera le coup d’envoi des Rencontres au Bastion avec une inauguration mêlant lecture et création. La soirée se poursuivra avec « Iqtibas », de Sarah M et de la Compagnie Beina, interprété par Hayet Darwich et Maxime Lévêque. « Terre de Sienne », une création de Pascal Ducourtioux mêlant musique, photographie et poésie, complétera cette première soirée.Vendredi 9 octobre, le thème « Traverser » sera au cœur de la programmation. Le film « La Traversée » de Florence Miailhe ouvrira la journée avant une rencontre consacrée aux migrations et aux banlieues, avec notamment la cinéaste, sociologue et militante Bouchera Azzouz. Le public découvrira ensuite « Seven Days » de Vishka Asayesh et « Straight Circle » d’Oscar Hudson.Samedi 10 octobre sera consacré à « S’affranchir », avec des récits centrés sur l’émancipation et la capacité à dépasser les frontières imposées. Une promenade théâtrale dans la médina, « 84 ! », imaginée par Louise Lévêque à partir de « 1984 » de George Orwell, ouvrira notamment cette journée, suivie de « La Dame blanche » d’Emmanuelle Mayer.Les blessures de l’exil feront également l’objet d’une table ronde réunissant Denis Charbit, Anwar Abu Eisheh et Michel Taubmann. La programmation cinématographique se poursuivra avec « Put Your Soul in Your Hand and Walk » de Sepideh Farsi, « De l’autre côté » de Fatih Akin et « Promis le ciel » d’Erige Sehiri.Dimanche 11 octobre, dernière étape du parcours, sera placé sous le signe de « Transcender ». « Le Grand Voyage » d’Ismaël Ferroukhi, une rencontre avec Abdellah Ouzitane et Manoel Penicaud ainsi que la version restaurée de « Trances » d’Ahmed El Maanouni figurent notamment au programme. La musique prendra ensuite le relais avec un concert Gnawa revisité par Loy Ehrlich et Armand Méthivier, avant la projection de « Sirāt » d’Oliver Laxe.Quand le cinéma dialogue avec les autres artsSi le cinéma constitue le principal fil conducteur des Rencontres Esther & Salma, le festival entend dépasser le cadre traditionnel de la projection. Théâtre, musique, photographie, arts plastiques, littérature et sciences humaines viennent enrichir les œuvres présentées et ouvrir de nouveaux espaces de réflexion.« Il n’y aurait pas de grand cinéma sans musique, théâtre ou peinture », estime Catherine Becker. L’ambition est donc de replacer le septième art dans un dialogue permanent avec les autres disciplines et de considérer le cinéma dans toute sa dimension créative.De « La Traversée » à « Promis le ciel », de « Trances » à « Sirāt », les œuvres réunies cette année interrogent le déplacement, l’arrachement, la transmission, l’émancipation et la quête d’une identité. Des récits venus d’horizons différents qui posent, chacun à leur manière, une même question : que devient-on après avoir traversé ?Le Souk contemporain au cœur de la rencontreCette troisième édition entend également donner davantage d’espace aux rencontres informelles et aux échanges. Le Souk contemporain deviendra ainsi l’un des lieux centraux du festival, avec une programmation qui mêlera expositions, performances, ateliers, lectures, musique et rencontres.L’objectif est de créer un espace où artistes invités, créateurs d’Essaouira, habitants et festivaliers pourront se croiser et prolonger autrement les discussions engagées dans les salles de projection.Les artistes de la ville occuperont une place importante dans cette programmation, aux côtés notamment d’« Iqtibas » et d’un hommage à Ronit Elkabetz.Actrice, scénariste et réalisatrice profondément attachée au Maroc et à ses origines, Ronit Elkabetz est devenue une figure emblématique de la circulation entre les cultures. Pour Catherine Becker, elle incarnait cette capacité à transformer les épreuves en énergie créatrice. « Ronit avait tellement d’humour, d’énergie pour transcender les épreuves qu’elle traversait intimement et culturellement », se souvient-elle.Essaouira, une ville au cœur du récitLe choix d’Essaouira donne une dimension particulière à cette réflexion sur les traversées. Ville portuaire façonnée par les départs, les arrivées et les échanges, elle porte dans son histoire une profonde diversité culturelle, marquée notamment par les héritages musulman, juif et amazigh.Pour Catherine Becker, Essaouira s’est construite sur « l’idée de diversité et de multiplicité des points de vue culturels ». La ville apparaît ainsi comme bien plus qu’un cadre pour le festival. Elle constitue une partie intégrante de son identité et de son message.Organisées par l’Association Esther et Salma en partenariat avec l’Association Essaouira Mogador, fondée en 1992 par André Azoulay et aujourd’hui présidée par Tarik Ottmani, les Rencontres investiront plusieurs lieux de la ville, du Bastion à la médina, en passant par les espaces de projection et le Souk contemporain.Faire de la rencontre une réponseÀ une époque marquée par la polarisation des débats et le durcissement des identités, Esther & Salma revendique une ambition simple : maintenir ouvert un espace où l’on puisse se rencontrer, échanger et confronter les points de vue.Les précédentes éditions ont montré l’existence d’un public pour cette démarche. En 2025, entre 200 et 300 personnes ont assisté chaque jour aux séances de cinéma, tandis que la parade et le concert ont réuni environ 400 personnes. Les habitants d’Essaouira, notamment les jeunes, les lycéens et les étudiants, ont également été de plus en plus nombreux à participer au festival.Le projet commence par ailleurs à rayonner au-delà du Maroc. Une première « résonance » a déjà été organisée à Paris, tandis que les organisateurs envisagent de poursuivre l’aventure à Marseille.Mais les Rencontres Esther & Salma ne prétendent pas apporter de réponses toutes faites. Leur ambition est ailleurs : créer les conditions d’une rencontre, même lorsque les désaccords subsistent, et permettre à l’art de rouvrir des espaces de dialogue.« Que l’humanisme et la rencontre avec l’autre ne sont pas morts ! Et tout ça au cœur de l’art ! », résume Catherine Becker.Du 8 au 11 octobre 2026, « Traversées » fera ainsi d’Essaouira un espace où l’on ne se contente pas de parler de frontières. On les franchit par le cinéma, la création, la pensée et la rencontre, avec l’espoir qu’au bout du chemin, chacun puisse regarder l’autre autrement.