Les ambitions économiques du RNI passées au crible
Dans sa lecture du volet économique du programme électoral du RNI pour 2026-2031, Youssef Guerraoui Filali, président du Centre Marocain pour la Gouvernance et le Management, analyse les principaux objectifs affichés par le parti : un million d’emplois en cinq ans, 800 milliards de dirhams d’investissement et une croissance autour de 5 %. Il met surtout l’accent sur les conditions de leur concrétisation, entre qualité des emplois, impact des investissements, soutien aux TPME et soutenabilité financière.
Le RNI veut faire de l’emploi l’un des principaux objectifs de son projet économique pour la période 2026-2031. Le programme fixe notamment une cible de un million d’emplois créés sur cinq ans, soit environ 200.000 par an, ainsi que l’intégration de quelque 250.000 personnes par an à travers les dispositifs de formation, d’insertion et d’accompagnement.Dans sa lecture de cette orientation, Youssef Guerraoui Filali, président du Centre Marocain pour la Gouvernance et le Management, relève un changement de perspective : « Le projet économique du Rassemblement National des Indépendants (RNI) pour la période 2026–2031 repose sur une orientation centrale visant à passer d’une économie principalement évaluée à travers sa capacité à générer de la croissance à une économie davantage orientée vers la création d’emplois et l’inclusion économique. »Le programme mise pour cela sur plusieurs moteurs, notamment l’industrie, le numérique, l’agriculture, le tourisme, les services et les grands projets structurants, avec une ambition de croissance autour de 5%.La croissance ne suffit pas à faire baisser le chômagePour Guerraoui Filali, l’expérience récente montre toutefois que la progression de la croissance ne garantit pas, à elle seule, une baisse significative du chômage.Il rappelle qu’en 2025, malgré une accélération de la croissance économique, le Maroc comptait encore 1,6 million de chômeurs, avec un taux de chômage de 13 %, atteignant 37 % chez les jeunes de 15 à 24 ans. À cela s’ajoute le sous-emploi, qui concernait environ 1,19 million de personnes, soit 10,9 % de la population active occupée.Ces données changent, selon lui, la nature de la question posée par l’objectif d’un million d’emplois. « La question n’est plus seulement de savoir combien d’emplois seront créés, mais quels emplois, dans quels secteurs, avec quelle productivité, quelle rémunération et quelle stabilité, notamment pour les jeunes et les femmes », explique Guerraoui.L’objectif affiché par le RNI constitue donc, dans cette lecture, une ambition dont la portée dépendra de sa traduction concrète. « L’objectif d’un million d’emplois constitue donc une ambition importante, mais sa crédibilité dépendra de sa traduction en emplois nets, durables et productifs », estime-t-il.Quels secteurs pour créer un million d’emplois ?Au-delà du chiffre, Guerraoui pose la question des secteurs capables de soutenir cette création nette d’emplois dans la durée. « Il ne suffira pas d’additionner les emplois issus des grands chantiers, du tourisme, de l’agriculture ou des programmes d’insertion », note-t-il. Pour lui, le véritable enjeu est « d’identifier les secteurs capables de générer durablement cette création nette d’emplois » et de préciser le modèle économique permettant d’y parvenir.Cette approche suppose également de rapprocher les objectifs d’emploi des performances économiques attendues. « Le programme gagnerait ainsi à établir un lien plus explicite entre investissement, productivité, valeur ajoutée et emploi », avance Guerraoui, avec des objectifs sectoriels permettant d’évaluer les résultats année après année.800 milliards de dirhams d’investissementL’investissement constitue le deuxième grand axe du programme économique du RNI. Le parti affiche une ambition de 800 milliards de dirhams à l’horizon 2030, dans un contexte marqué par les grands projets d’infrastructure, la préparation de la Coupe du monde 2030 et les transformations industrielle et énergétique du Maroc.Là encore, Guerraoui invite à regarder au-delà du montant global. « L’enjeu ne réside pas uniquement dans le volume des investissements », explique-t-il, mais surtout dans « leur effet multiplicateur sur l’économie nationale ».Il met en avant plusieurs éléments permettant de mesurer cet impact : « contenu local, intégration des chaînes de valeur, transfert technologique, productivité, développement des exportations et participation des TPME marocaines. »Le défi consiste, selon l'économiste, à faire évoluer l’approche de l’investissement : « Le Maroc doit désormais passer d’une logique d’attractivité de l’investissement à une logique de maximisation de son impact économique et social. »Les TPME, au-delà de l'accès au créditLe programme accorde également une place au financement et à l’accompagnement des très petites, petites et moyennes entreprises. Pour Guerraoui, leur développement constitue un levier important de création d’emplois, mais le financement ne peut être considéré comme l’unique réponse. « L’accès au crédit ne peut constituer à lui seul une politique de développement entrepreneurial », insiste-t-il.L’action doit, selon lui, porter simultanément sur plusieurs dimensions : « le financement, la commande publique, l’accès aux marchés, la compétitivité, la digitalisation, l’accompagnement managérial et la capacité d’innovation. »L’objectif serait ainsi de dépasser « une logique de garantie du financement » pour aller vers « une véritable politique de financement de la croissance des entreprises marocaines ».La soutenabilité financière en questionLe RNI estime à environ 224 milliards de dirhams sur cinq ans, soit près de 45 milliards de dirhams annuellement, le coût additionnel de ses engagements. Cette enveloppe intervient dans un contexte où les finances publiques doivent simultanément financer la protection sociale, les investissements publics, les infrastructures et le service de la dette.Pour Guerraoui, « la crédibilité du programme dépendra donc de la précision de son plan de financement». Il estime nécessaire de préciser « la part qui relèvera du budget de l’État, la part qui sera portée par le secteur privé », ainsi que la répartition entre dépenses d’investissement et dépenses courantes. L’enjeu est également de mesurer « l’impact sur le déficit et la dette publics ».Des objectifs chiffrés à l'épreuve de l'exécutionAu total, la lecture de Guerraoui met en évidence trois grands marqueurs du volet économique du programme du RNI : un million d’emplois sur cinq ans, 800 milliards de dirhams d’investissement et une croissance autour de 5%.Mais pour Youssef Guerraoui Filali, l’enjeu se situe désormais dans la capacité à transformer ces objectifs en résultats mesurables.« Au total, le programme économique du RNI présente une ambition réelle en faisant de l’emploi un objectif central et en affichant des cibles quantitatives importantes. Mais sa véritable épreuve sera celle de l’exécution. ». Il poursuit : « L’enjeu n’est plus seulement de fixer des objectifs, mais de préciser les mécanismes, les financements, les responsabilités et les indicateurs permettant d’en mesurer les résultats. »Pour lui, la prochaine étape doit être celle d’« une croissance davantage créatrice d’emplois productifs, de valeur ajoutée nationale et de mobilité sociale ». Sa conclusion porte ainsi moins sur le niveau des objectifs que sur leur capacité à produire des résultats : « La qualité d’un programme économique se mesure finalement moins à l’ambition de ses chiffres qu’à la capacité de ses mécanismes à les transformer en résultats tangibles. »