Elections. Décryptage du programme économique de l'istiqlal
Le programme économique de l’Istiqlal affiche de fortes ambitions sociales et productives, mais sa crédibilité dépendra surtout de sa capacité à préciser son financement, son exécution et ses résultats mesurables, selon El Hiri.

Pour les législatives du 23 septembre 2026, le Parti de l’Istiqlal place la protection du pouvoir d’achat, les services publics, l’emploi, la lutte contre la rente et la souveraineté économique au cœur de son programme 2026-2031. Selon Abderrazak El Hiri, directeur du laboratoire de recherches en sciences économiques à l’USMBA de Fès, l’ambition est réelle, mais sa réussite dépendra surtout de la capacité à financer, exécuter et mesurer les engagements annoncés.

Le programme économique du Parti de l’Istiqlal entend répondre à plusieurs des principales préoccupations de l’économie marocaine : pouvoir d’achat, emploi, services publics, investissement, souveraineté économique et réduction des disparités territoriales. Mais derrière l’ampleur des engagements se pose une question centrale : comment passer des orientations affichées à des résultats concrets ?C’est à cette aune qu’Abderrazak El Hiri, directeur du laboratoire de recherches en sciences économiques à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, analyse le volet économique du programme 2026-2031 du parti.Une vision qui dépasse la seule croissancePour l’économiste, l’un des points intéressants du programme est qu’il ne réduit pas le développement à la seule réalisation d’un taux de croissance élevé. Le projet de l’Istiqlal établit, selon lui, un lien entre croissance, justice sociale, souveraineté économique et confiance. Une orientation particulièrement importante dans un contexte où les ménages continuent de ressentir les effets des hausses accumulées des prix. « Les ménages marocains continuent de supporter l’accumulation des précédentes hausses des prix de l’alimentation, du logement, de l’énergie, du transport et des services », note El Hiri.La pression est également forte sur la classe moyenne, qui doit composer avec l’augmentation du coût de la vie, mais aussi avec les dépenses liées à l’éducation, à la santé et au logement, en plus de la charge fiscale. Pour autant, la protection du pouvoir d’achat ne peut, pour lui, se limiter à des mesures ponctuelles. « La protection du pouvoir d’achat soulève la question des politiques économiques et sociales à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs recherchés », relève-t-il.Corruption : passer du discours aux mécanismesLa lutte contre la corruption, la rente et les conflits d’intérêts constitue l’un des axes sensibles du programme de l’Istiqlal. El Hiri considère cette orientation comme particulièrement importante en raison du coût économique de la corruption. Mais l’efficacité de cet engagement dépendra de sa traduction concrète dans le fonctionnement des institutions. « La force de cet engagement se mesurera à sa capacité à passer du slogan politique à des mécanismes institutionnels contraignants », estime-t-il.La question de la rente appelle également une définition précise des secteurs et des pratiques concernés. De même, la lutte contre les conflits d’intérêts ne pourra être pleinement efficace sans clarification des mécanismes prévus. Pour l’économiste, le programme doit donc préciser « les domaines ciblés, les outils, les échéances et les responsabilités ».Un État plus présent, mais aussi plus efficaceLe renforcement du service public constitue un autre axe important du projet de l’Istiqlal. Une orientation que l’économiste juge cohérente avec les transformations que connaît le Maroc. Mais, là encore, il appelle à ne pas confondre augmentation de l’intervention publique et amélioration du service rendu. « Le véritable enjeu ne réside pas seulement dans l’élargissement de la présence de l’État, mais également dans l’amélioration de la qualité et de l’efficacité des services fournis », souligne El Hiri.Il établit par ailleurs un lien direct entre cet axe et celui consacré à la lutte contre la corruption et la rente. L’augmentation des dépenses sociales et de l’investissement public implique en effet de gérer davantage de ressources. « L’élargissement de l’intervention de l’État, des dépenses sociales et de l’investissement public implique la gestion de ressources financières plus importantes, ce qui rend la transparence et la reddition des comptes d’autant plus nécessaires », analyse-t-il.Du chômage à l’emploi durableLe marché du travail reste l’un des principaux points de tension de l’économie marocaine. Malgré la croissance, le chômage des jeunes, notamment des diplômés, continue de révéler des déséquilibres structurels. Dans ce contexte, El Hiri juge positivement les propositions consacrées à la jeunesse, à la formation, à la digitalisation et aux petites et moyennes entreprises. Mais il estime qu’elles doivent être intégrées à une transformation plus profonde de l’appareil productif. « L’emploi durable ne peut être construit uniquement à travers les dépenses publiques ou les chantiers d’infrastructures », insiste-t-il.Selon lui, le Maroc doit parallèlement élargir sa base productive dans plusieurs secteurs : industrie, technologies, services numériques, agroalimentaire, industrie pharmaceutique, énergies renouvelables, automobile, aéronautique et services à forte valeur ajoutée. L’enjeu est donc de créer des emplois durables en s’appuyant sur une économie davantage productive et diversifiée.Investissement public : le rendement plutôt que le volumeLe Maroc connaît actuellement une forte dynamique d’investissement dans l’eau, la santé, l’éducation, les transports, les infrastructures et les grands projets liés à l’horizon 2030. Mais pour El Hiri, cette dynamique pose désormais une autre question. « La problématique est ainsi passée du volume de l’investissement à sa rentabilité », explique-t-il.L’investissement public ne constitue pas automatiquement une garantie de croissance durable. « L’investissement public ne se transforme pas automatiquement en croissance durable », rappelle l’économiste. D’où la nécessité, selon lui, de mettre en place une évaluation des projets avant et après leur réalisation, afin de mesurer leurs effets sur l’emploi, la productivité, l’investissement privé et le développement territorial.Le financement, le principal point de vigilanceC’est toutefois sur le financement que l’analyse d’El Hiri se montre plus critique. « Nous arrivons ainsi au principal point faible du programme : l’absence d’un cadrage financier global », estime-t-il. Le programme prévoit des mesures dans de nombreux domaines : soutien social, santé, éducation, logement, jeunesse, investissement, souverainetés industrielle, hydrique et énergétique. Autant d'engagements qui nécessitent des moyens financiers importants.Or, l’économiste relève l’absence d’un coût global précis, de sources de financement suffisamment détaillées et d’une trajectoire claire concernant l’impact des mesures sur le déficit et l’endettement. « Le programme comprend de nombreuses mesures qui nécessitent des enveloppes financières importantes pour leur mise en œuvre, sans présenter de coût global précis, de sources de financement détaillées ou de trajectoire claire concernant leur impact sur le déficit et l’endettement », souligne-t-il. Pour El Hiri, cette question est déterminante pour apprécier la crédibilité économique du projet.La souveraineté économique comme nouvelle prioritéLe volet consacré aux différentes dimensions de la souveraineté constitue également un élément important du programme. Souveraineté alimentaire, hydrique, énergétique, industrielle et numérique : pour l’économiste, ces chantiers doivent être abordés à travers une logique de ciblage et de compétitivité. « Le Maroc ne peut pas, et n’a pas besoin de produire tout ce qu’il importe », explique-t-il.L’objectif consiste plutôt à identifier les secteurs stratégiques, à renforcer le contenu local, à diversifier les sources d’approvisionnement et à développer des chaînes de valeur nationales capables de répondre à la demande intérieure tout en restant compétitives à l’export. Cette approche doit permettre de renforcer la résilience de l’économie sans tomber dans une logique de fermeture.Énergie et eau : de la sécurité à la compétitivitéLes tensions géopolitiques et la volatilité des prix du pétrole rappellent régulièrement la vulnérabilité d’une économie fortement dépendante des importations énergétiques. Pour El Hiri, le développement des énergies renouvelables doit donc être considéré sous un angle qui dépasse la seule transition écologique. « L’investissement dans le solaire, l’éolien, l’hydrogène vert et le stockage ne constitue donc pas seulement une politique environnementale, mais également une politique de sécurité économique et d’amélioration de la compétitivité », analyse-t-il. La transition énergétique devient ainsi un levier de réduction de la vulnérabilité extérieure et d’amélioration de la compétitivité des entreprises.La question hydrique s’inscrit dans la même logique de souveraineté.Barrages, dessalement et interconnexions entre bassins constituent des réponses importantes, mais elles ne suffisent plus, selon El Hiri. « Il ne suffit plus de parler de construction de barrages, de stations de dessalement ou d’interconnexions entre bassins », affirme-t-il.L’enjeu est également d’améliorer l’allocation de la ressource entre les usages agricoles, industriels et urbains afin de « générer une valeur économique productive pour chaque mètre cube d’eau ».Numérique : former ne suffit pasLe programme accorde par ailleurs une place à l’intelligence artificielle et à la transformation numérique.Mais El Hiri met en garde contre une approche limitée à la formation. « Former des dizaines de milliers de compétences numériques ne suffira pas si, parallèlement, les entreprises et les secteurs capables de les employer ne se développent pas », estime-t-il.Pour lui, il faut établir un lien entre la formation, l’adoption des technologies par les entreprises, l’innovation et la reconversion des emplois affectés par l’automatisation. Autrement dit, la transformation numérique doit être pensée comme une transformation de l’économie dans son ensemble et non comme un simple programme de formation aux nouveaux métiers.Réduire les écarts entre les territoiresL’objectif d’un « Maroc à une seule vitesse » prend enfin une dimension particulière face aux disparités territoriales persistantes. Pour El Hiri, la justice territoriale ne peut pas se limiter à une répartition différente des budgets. Elle doit permettre aux territoires de développer leurs propres bases productives et de créer suffisamment d’opportunités pour retenir les compétences et les jeunes. « La justice territoriale ne consiste pas seulement à répartir davantage les budgets, mais à permettre aux régions de disposer de bases productives, d’opportunités d’emploi et de services publics permettant aux jeunes de rester et d’investir dans leurs territoires », explique-t-il.L’épreuve de l’exécutionAu final, El Hiri considère que le programme de l’Istiqlal aborde un large éventail de problématiques auxquelles l’économie marocaine est confrontée. Mais l’ampleur de ses ambitions constitue aussi sa principale difficulté. « La force sociale du programme constitue en même temps sa principale contrainte financière », résume-t-il.Le véritable enjeu sera donc de transformer les engagements en politiques publiques capables d’être financées, exécutées et évaluées. D'après l’économiste, le prochain saut de développement devra passer par « une amélioration de l’efficacité de la dépense publique, le renforcement du capital humain, l’augmentation de la productivité, la libération de l’investissement privé, la création d’emplois productifs et l’amélioration de la position du Maroc au sein des chaînes de valeur mondiales ». C’est précisément sur cette capacité à passer de l’ambition à l’exécution que se jouera, selon lui, la crédibilité économique du programme 2026-2031.