Forum CGEM. Moulay Hafid Elalamy dynamite les idées reçues sur l'entrepreneuriat[
Audace et inconscience, action et agitation, richesse et éthique… L'ancien président de la CGEM a livré un anti-manuel décapant, nourri de ses réussites mais aussi de ses échecs.
Avec son sens de la formule et une franchise peu commune, Moulay Hafid Elalamy a livré l'une des interventions les plus marquantes du Forum de la CGEM. Il a de temps à autre fait rire la salle, mais ses propos resteront dans les mémoires.Présenté par Abdelmalek Alaoui comme étant «à l'entrepreneuriat ce qu'est Dr House à la médecine», l'ancien ministre et ancien président de la Confédération a choisi de prendre le contre-pied des recettes habituelles du succès.Son intervention, intitulée «L'anti-manuel de l'entrepreneur », repose sur dix recommandations tirées de sa propre expérience.Premier enseignement, ne pas confondre action et agitation. La première exécute une stratégie réfléchie, tandis que la seconde consiste trop souvent à se précipiter pour concrétiser une simple idée.Même distinction entre audace et inconscience. L'entrepreneur doit accepter de décider avec une information incomplète, mais suffisante, sans transformer la rapidité en aveuglement.Moulay Hafid Elalamy n'a pas hésité à exposer ses propres erreurs. Il a notamment évoqué Capinfo, projet de constitution d'un champion panafricain des services informatiques, engagé sans préparation suffisante.Même mésaventure dans la santé, où la volonté de reproduire un modèle portugais s'est heurtée aux spécificités du marché marocain.À l'inverse, il a rappelé le parcours de Phone Assistance, créée avec deux millions de dirhams de fonds propres avant de devenir, au fil des transformations, une composante d'un groupe international.Il a décrit les décisions difficiles prises lors de ses débuts, notamment une restructuration radicale des effectifs.La leçon tient en quelques mots. Voir grand, mais commencer petit, tester, corriger et accélérer seulement lorsque le modèle fonctionne.« Vendre n'est pas trahir »Autre conviction défendue avec force, un entrepreneur doit savoir abandonner une activité arrivée en fin de cycle.« Vendre n'est pas trahir », a-t-il lancé aux dirigeants qui considèrent leurs entreprises comme des héritages intouchables.Pour lui, l'attachement excessif à une activité peut empêcher les transformations indispensables à sa survie. Il a mis en garde contre la confusion entre diversification et dispersion, recommandant de ne changer qu'une variable à la fois, le pays ou le métier.Il s'est également attaqué au népotisme, aux successions improvisées et à la fidélité aveugle aux prestataires familiaux.Son expression du « coussin d'incompétence » a particulièrement frappé. Elle désigne ces cadres qui recrutent volontairement des collaborateurs moins compétents afin de préserver leur position.Des patrons riches, mais éthiquesAssumant une position provocatrice, Moulay Hafid Elalamy, président du conseil d'administration de Teleperformance après la fusion/rachat de Majorel, a déclaré voir se démultiplier le nombre de patrons «très, très riches», à condition qu'ils soient irréprochables.Une entreprise prospère qui paie ses impôts, respecte ses obligations sociales et crée de l'emploi contribue, selon lui, à enrichir collectivement le pays.Il a insisté sur la conformité fiscale et réglementaire, condition essentielle pour conquérir les marchés internationaux.Le chef d'entreprise doit également conserver un contact direct avec ses clients, choisir des associés compatibles et préparer sa succession suffisamment tôt.Au-delà des anecdotes, l'ancien patron des patrons a défendu une même idée. Le Maroc a besoin d'entrepreneurs capables de conquérir les marchés mondiaux sans renoncer à l'exigence éthique.Glissade sexisteDans son avertissement sur les ravages potentiels de l'intelligence artificielle sur l'emploi, Moulay Hafid Elalamy s'est autorisé une saillie pour le moins malheureuse. Évoquant les avantages que les industriels pourraient trouver à remplacer les salariés par des robots, l'ancien ministre a ironisé sur l'absence de syndicats chez ces machines, avant d'ajouter qu'elles «tombent rarement enceintes». La salle a pu apprécier la provocation, mais la plaisanterie véhicule un stéréotype sexiste bien réel, celui de la maternité considérée comme une contrainte économique pour l'employeur. Une sortie d'autant plus regrettable qu'elle intervenait au lendemain de la nomination de la première femme à la tête du gouvernement marocain, saluée avec enthousiasme par le même Moulay Hafid Elalamy. À l'heure où le patronat appelle à libérer les énergies et à valoriser tous les talents, il serait peut-être temps de faire évoluer aussi certains réflexes et discours.**related_articles[23485-Mehdi Tazi veut ressusciter la banque de projets industriels]****related_articles[23487-Mohamed Bachiri : «La CGEM présentera une feuille de route pour développer le Made in Africa»]**