Développement du secteur privé domestique au Maroc : un chantier ouvert
Le Maroc a réussi à attirer le monde, mais il n’a pas encore suffisamment réussi à faire émerger un secteur privé national capable de tirer pleinement profit de cette ouverture.

Abdelaaziz Ait Ali
C’est le paradoxe central du modèle marocain de développement productif : les politiques publiques ont permis au Royaume de gagner en crédibilité internationale, d’attirer des investisseurs étrangers, de développer des écosystèmes industriels compétitifs et de s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales. Mais cette réussite reste incomplète tant que les entreprises domestiques ne parviennent pas à s’arrimer plus fortement à ces dynamiques, à capter davantage de transferts technologiques et à devenir des acteurs moteurs de la transformation économique.
Le message principal est clair : les politiques de promotion du secteur privé au Maroc ont produit des résultats tangibles, mais elles ont été davantage captées par l’investisseur étranger que par le capital productif national. Autrement dit, le Maroc a gagné le pari de l’attractivité ; il doit désormais gagner celui de l’ancrage domestique.
Des politiques horizontales ambitieuses, mais aux effets limités sur le capital national
Le premier ensemble de politiques publiques mobilisées pour développer le secteur privé relève des politiques horizontales. Il s’agit des réformes transversales qui touchent l’ensemble de l’économie : privatisation, marchés publics, amélioration du climat des affaires, financement, institutions d’appui et dialogue public-privé.
La privatisation a constitué l’un des premiers leviers importants. Elle visait à réduire la présence directe de l’État dans l’activité économique et à donner davantage de place au secteur privé. Entre 1993 et 2006, les recettes de privatisation ont représenté en moyenne 1,4 % du PIB par an, avec un pic de 4,6 % du PIB en 2001, notamment lié à la cession de 35 % de Maroc Télécom. Cette séquence a permis de moderniser certains secteurs, d’attirer des capitaux et d’accélérer l’ouverture de l’économie. Mais plus de 68 % des recettes de privatisation provenaient d’IDE, ce qui montre que cette politique a surtout renforcé la présence d’acteurs étrangers dans l’économie marocaine.
Ce constat n’est pas nécessairement négatif. Dans certains secteurs, comme les télécommunications, l’apport étranger était essentiel pour introduire de nouvelles technologies, moderniser les infrastructures et améliorer la qualité des services. Mais il confirme une tendance plus large : les grandes réformes économiques ont davantage favorisé l’ancrage d’acteurs internationaux que l’émergence de grands groupes privés nationaux dans certains secteurs stratégiques.
Les marchés publics ont constitué un second levier. Même après le désengagement de l’État de plusieurs activités productives, la commande publique est restée centrale. Elle représente environ 16 % du PIB, ce qui en fait un instrument majeur de politique économique. Les marchés publics peuvent soutenir l’activité, structurer la demande, créer des débouchés pour les entreprises nationales et favoriser l’émergence des TPME. La mise en place de quotas et de mécanismes préférentiels au profit des PME traduit cette volonté d’utiliser la commande publique comme levier d’émancipation du secteur privé national.
Le Maroc a également construit une architecture institutionnelle dense autour de l’entreprise. Les Centres régionaux d’investissement accompagnent les investisseurs au niveau territorial ; l’AMDIE promeut la marque Maroc et l’investissement ; le CNEA assure le suivi du climat des affaires. À ces institutions s’ajoutent Tamwilcom, certaines filiales de la CDG, l’ANPME et l’ANAPEC, qui forment ensemble un dispositif couvrant une large partie du cycle de vie de l’entreprise : de la création au financement, jusqu’à l’investissement, la commercialisation et l’internationalisation. Le dialogue public-privé constitue également un élément important du modèle marocain. La CGEM est régulièrement consultée sur les grandes réformes touchant l’entreprise, notamment la fiscalité, le droit du travail ou le climat des affaires. Cette institutionnalisation du dialogue a permis de donner une voix au secteur privé formel et de structurer la discussion autour des réformes économiques.
Les politiques verticales : succès des IDE, faiblesse des retombées locales
À partir des années 2000, le Maroc a renforcé les politiques sectorielles ciblées. Cette approche s’est traduite par une succession de stratégies : Plan Maroc Vert pour l’agriculture, stratégies industrielles, Plan National d’Émergence Industrielle, Plan d’Accélération Industrielle, zones industrielles, politique logistique et dispositifs de promotion des exportations.
Ces politiques ont permis au Maroc de se positionner dans des secteurs à plus forte valeur ajoutée, notamment l’automobile, l’aéronautique, l’électronique et l’offshoring. Elles se sont appuyées sur des infrastructures majeures comme Tanger Med, sur des incitations fiscales, sur des zones industrielles connectées aux marchés internationaux et sur une politique assumée d’ouverture commerciale.
Les IDE sont devenus un pilier de cette stratégie. Ils ont représenté en moyenne 2,2 % du PIB sur les deux dernières décennies. Le Maroc fait également mieux qu’environ 86 % des 104 économies comparées en matière de facilitation des IDE. Cette performance confirme la capacité du pays à attirer des investisseurs internationaux dans des secteurs industriels structurants.
L’installation de grands groupes comme Renault puis PSA/Stellantis a marqué une étape importante. Le Maroc a réussi à créer des écosystèmes exportateurs, en particulier dans l’automobile. Mais ces écosystèmes restent largement dominés par des firmes étrangères, avec une intégration encore limitée des PME marocaines. Le capital national demeure peu présent dans ces activités, souvent en raison des exigences technologiques, financières et organisationnelles élevées, mais fort probablement en raison aussi de la frilosité du capital national à s’investir dans des secteurs fortement ouverts sur la concurrence étrangère.
Cette concentration concerne aussi certains secteurs historiques. Dans le textile, par exemple, Inditex représentait 55 % des exportations textiles marocaines en 2023. Cela montre que même dans des secteurs où le capital national était historiquement présent, la performance exportatrice est de plus en plus portée par de grands opérateurs internationaux.
Le financement, principal verrou du secteur privé domestique
L’accès au financement reste l’une des contraintes les plus fortes pour les entreprises marocaines. C’est un enjeu central, car il conditionne la capacité à investir, à moderniser l’outil productif, à recruter des compétences, à respecter les standards internationaux et à intégrer les chaînes de valeur.
Le paradoxe est que les dispositifs d’appui existent et n’arretent pas de se multiplier au fil des années. Tamwilcom intervient à travers des garanties pour pallier le manque de collatéral. La CDG et ses filiales participent au financement de certains projets. Plusieurs programmes publics ont aussi cherché à améliorer l’accès au crédit, notamment pour les TPE, les PME et les jeunes entrepreneurs.
Pourtant, 31 % des entreprises marocaines considèrent encore le financement comme une contrainte majeure ou très sévère. La tendance longue est encore plus parlante. La part du crédit destinée au secteur privé réel est passée d’environ 61 % du crédit total en 2002 à près de 37 % en 2025. Les jeunes entreprises sont particulièrement touchées. Seuls 7 % des entrepreneurs recourent au financement bancaire, tandis qu’environ 60 % s’appuient principalement sur l’autofinancement. Ce modèle limite la prise de risque, freine l’investissement productif et empêche de nombreuses entreprises de changer d’échelle.
Le financement apparaît ainsi comme le verrou principal, mais il est lié à un ensemble plus large de fragilités : petite taille des entreprises, faible innovation, informalité, concentration des marchés et fiscalité parfois peu adaptée aux capacités des plus petites structures. Tant que ces contraintes persisteront, les entreprises marocaines auront du mal à s’épanouir.
Le virage post-Covid ouvre une nouvelle étape
La crise du Covid-19 a accéléré un changement de paradigme. Comme beaucoup de pays, le Maroc a pris conscience des risques liés à une dépendance excessive aux chaînes d’approvisionnement internationales. La souveraineté économique, la sécurité productive et la substitution aux importations sont devenues des priorités plus explicites.
Ce mouvement avait commencé avant même la crise sanitaire, mais il s’est renforcé à partir de 2020. Les droits de douane sur plusieurs produits ont été relevés de 25 % à 30 %, puis de 30 % à 45 %. Ces mesures visaient à soutenir la production locale, accroître les recettes et réduire certaines dépendances aux importations.
Cette orientation s’est prolongée par une stratégie de substitution aux importations sur la période 2021-2023, avec l’objectif de substituer 18 % des importations de produits manufacturés. L’idée était d’identifier des produits importés pouvant être fabriqués localement et de mobiliser des banques de projets pour encourager l’investissement domestique.
La préférence nationale dans les marchés publics s’inscrit dans la même logique. Les offres des entreprises nationales peuvent dépasser celles des entreprises étrangères jusqu’à 15 %, tout en restant compétitives dans l’évaluation. Un quota de 20 % est également prévu pour les PME.
La nouvelle Charte de l’investissement renforce ce virage. Elle prévoit des subventions pouvant atteindre 30 % du montant de l’investissement pour certains projets répondant aux priorités stratégiques du pays, avec une attention particulière aux secteurs échangeables à forte valeur ajoutée. Elle introduit aussi une dimension territoriale, à travers des primes destinées aux régions moins avancées, dans la limite du plafond global prévu.
Ce tournant marque le passage à une logique davantage orientée vers l’intégration locale et la souveraineté productive. Mais il doit être manié avec prudence. Les politiques protectionnistes, la préférence nationale et la substitution aux importations peuvent créer de l’espace pour les entreprises locales, sans pour autant suffire à les rendre compétitives. D’ailleurs, l’évolution du déficit commercial des produits manufacturiers montre un léger resserrement depuis 2012, sans que l’on puisse y voir un effet clair des mesures récentes. La protection du marché domestique ne constitue donc pas un raccourci pour développer le secteur privé national. Aucune mesure protectionniste ne peut se substituer aux chantiers structurels qu’il faudra, tôt ou tard, engager.
Transformer l’attractivité en ancrage productif national
Le défi des prochaines années est donc de renforcer le modèle d’attraction et l’accompagner par à un modèle d’ancrage. Cela suppose un recalibrage de la manière de penser les politiques industrielles, en trouvant un équilibre plus fin entre les politiques verticales, qui ont réussi à créer des écosystèmes dans l’automobile ou l’aéronautique, et les politiques horizontales, dont le potentiel reste considérable. L’objectif n’est pas de choisir entre politiques sectorielles et réformes transversales, mais de mieux les articuler : les premières permettent de cibler des activités stratégiques, les secondes créent les conditions générales d’une montée en puissance du tissu productif national.
Au-delà du financement, de la concurrence ou de la fiscalité, l’un des principaux goulots d’étranglement demeure le marché du travail, auquel nous revenons à chaque fois pour parler du défi de croissance et d’émergence pour le Maroc. Un secteur privé national plus fort ne peut émerger sans une force de travail mieux formée, mieux insérée et plus adaptée aux besoins des entreprises. Cette question dépasse les seuls chiffres du chômage, qui se situent autour de 12 %. Elle renvoie plus profondément à l’insertion des jeunes, à l’adéquation entre l’école et l’entreprise, à la qualité des compétences disponibles et à la structuration de la demande de travail.
Compléter les approches sectorielles par des réformes transversales du marché du travail permettrait de renforcer les effets d’entraînement des politiques industrielles sur l’ensemble de l’économie. C’est sans doute l’une des conditions essentielles pour transformer l’ouverture du Maroc sur le monde en un véritable moteur de développement du secteur privé domestique.
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* Abdelaaziz Ait Ali
Abdelaaziz Ait Ali est économiste principal et responsable du département Recherche au Policy Center for the New South. Il a rejoint le Centre en 2014 après cinq années d’expérience à la Banque centrale du Maroc où il exerçait en tant qu’économiste au sein du département des Études et des Relations internationales. Ses analyses étaient axées sur les prix de l’immobilier ainsi que les prix des actifs financiers inscrits dans le cadre des objectifs de politique monétaire et de stabilité financière.
Abdelaaziz Ait Ali décortiquait les questions conjoncturelles et structurelles de l’économie marocaine, notamment la gestion macroéconomique et la conception des politiques industrielles. Il a publié des articles sur la réforme du régime de change dans l’économie marocaine et ses implications pour la régulation macroéconomique, ainsi que sur l’évolution du cadre macroéconomique au cours des deux dernières décennies.
A. Ait Ali a également étudié les implications de la récente crise sanitaire et publié des articles sur les impacts macroéconomiques, sociaux et régionaux de la pandémie sur l’économie marocaine.
Il a aussi contribué à l’évaluation de la politique industrielle à la lumière des défis auxquels fait face l’économie marocaine et du nouveau contexte mondial. Il a notamment publié un article sur le rôle du secteur manufacturier dans la croissance et formulé des recommandations pour une meilleure conception et mise en œuvre de la politique industrielle.
Abdelaaziz Ait Ali est titulaire d’un master en économétrie de l’Université Hassan II de Casablanca.
Le message principal est clair : les politiques de promotion du secteur privé au Maroc ont produit des résultats tangibles, mais elles ont été davantage captées par l’investisseur étranger que par le capital productif national. Autrement dit, le Maroc a gagné le pari de l’attractivité ; il doit désormais gagner celui de l’ancrage domestique.
Des politiques horizontales ambitieuses, mais aux effets limités sur le capital national
Le premier ensemble de politiques publiques mobilisées pour développer le secteur privé relève des politiques horizontales. Il s’agit des réformes transversales qui touchent l’ensemble de l’économie : privatisation, marchés publics, amélioration du climat des affaires, financement, institutions d’appui et dialogue public-privé.
La privatisation a constitué l’un des premiers leviers importants. Elle visait à réduire la présence directe de l’État dans l’activité économique et à donner davantage de place au secteur privé. Entre 1993 et 2006, les recettes de privatisation ont représenté en moyenne 1,4 % du PIB par an, avec un pic de 4,6 % du PIB en 2001, notamment lié à la cession de 35 % de Maroc Télécom. Cette séquence a permis de moderniser certains secteurs, d’attirer des capitaux et d’accélérer l’ouverture de l’économie. Mais plus de 68 % des recettes de privatisation provenaient d’IDE, ce qui montre que cette politique a surtout renforcé la présence d’acteurs étrangers dans l’économie marocaine.
Ce constat n’est pas nécessairement négatif. Dans certains secteurs, comme les télécommunications, l’apport étranger était essentiel pour introduire de nouvelles technologies, moderniser les infrastructures et améliorer la qualité des services. Mais il confirme une tendance plus large : les grandes réformes économiques ont davantage favorisé l’ancrage d’acteurs internationaux que l’émergence de grands groupes privés nationaux dans certains secteurs stratégiques.
Les marchés publics ont constitué un second levier. Même après le désengagement de l’État de plusieurs activités productives, la commande publique est restée centrale. Elle représente environ 16 % du PIB, ce qui en fait un instrument majeur de politique économique. Les marchés publics peuvent soutenir l’activité, structurer la demande, créer des débouchés pour les entreprises nationales et favoriser l’émergence des TPME. La mise en place de quotas et de mécanismes préférentiels au profit des PME traduit cette volonté d’utiliser la commande publique comme levier d’émancipation du secteur privé national.
Le Maroc a également construit une architecture institutionnelle dense autour de l’entreprise. Les Centres régionaux d’investissement accompagnent les investisseurs au niveau territorial ; l’AMDIE promeut la marque Maroc et l’investissement ; le CNEA assure le suivi du climat des affaires. À ces institutions s’ajoutent Tamwilcom, certaines filiales de la CDG, l’ANPME et l’ANAPEC, qui forment ensemble un dispositif couvrant une large partie du cycle de vie de l’entreprise : de la création au financement, jusqu’à l’investissement, la commercialisation et l’internationalisation. Le dialogue public-privé constitue également un élément important du modèle marocain. La CGEM est régulièrement consultée sur les grandes réformes touchant l’entreprise, notamment la fiscalité, le droit du travail ou le climat des affaires. Cette institutionnalisation du dialogue a permis de donner une voix au secteur privé formel et de structurer la discussion autour des réformes économiques.
Les politiques verticales : succès des IDE, faiblesse des retombées locales
À partir des années 2000, le Maroc a renforcé les politiques sectorielles ciblées. Cette approche s’est traduite par une succession de stratégies : Plan Maroc Vert pour l’agriculture, stratégies industrielles, Plan National d’Émergence Industrielle, Plan d’Accélération Industrielle, zones industrielles, politique logistique et dispositifs de promotion des exportations.
Ces politiques ont permis au Maroc de se positionner dans des secteurs à plus forte valeur ajoutée, notamment l’automobile, l’aéronautique, l’électronique et l’offshoring. Elles se sont appuyées sur des infrastructures majeures comme Tanger Med, sur des incitations fiscales, sur des zones industrielles connectées aux marchés internationaux et sur une politique assumée d’ouverture commerciale.
Les IDE sont devenus un pilier de cette stratégie. Ils ont représenté en moyenne 2,2 % du PIB sur les deux dernières décennies. Le Maroc fait également mieux qu’environ 86 % des 104 économies comparées en matière de facilitation des IDE. Cette performance confirme la capacité du pays à attirer des investisseurs internationaux dans des secteurs industriels structurants.
L’installation de grands groupes comme Renault puis PSA/Stellantis a marqué une étape importante. Le Maroc a réussi à créer des écosystèmes exportateurs, en particulier dans l’automobile. Mais ces écosystèmes restent largement dominés par des firmes étrangères, avec une intégration encore limitée des PME marocaines. Le capital national demeure peu présent dans ces activités, souvent en raison des exigences technologiques, financières et organisationnelles élevées, mais fort probablement en raison aussi de la frilosité du capital national à s’investir dans des secteurs fortement ouverts sur la concurrence étrangère.
Cette concentration concerne aussi certains secteurs historiques. Dans le textile, par exemple, Inditex représentait 55 % des exportations textiles marocaines en 2023. Cela montre que même dans des secteurs où le capital national était historiquement présent, la performance exportatrice est de plus en plus portée par de grands opérateurs internationaux.
Le financement, principal verrou du secteur privé domestique
L’accès au financement reste l’une des contraintes les plus fortes pour les entreprises marocaines. C’est un enjeu central, car il conditionne la capacité à investir, à moderniser l’outil productif, à recruter des compétences, à respecter les standards internationaux et à intégrer les chaînes de valeur.
Le paradoxe est que les dispositifs d’appui existent et n’arretent pas de se multiplier au fil des années. Tamwilcom intervient à travers des garanties pour pallier le manque de collatéral. La CDG et ses filiales participent au financement de certains projets. Plusieurs programmes publics ont aussi cherché à améliorer l’accès au crédit, notamment pour les TPE, les PME et les jeunes entrepreneurs.
Pourtant, 31 % des entreprises marocaines considèrent encore le financement comme une contrainte majeure ou très sévère. La tendance longue est encore plus parlante. La part du crédit destinée au secteur privé réel est passée d’environ 61 % du crédit total en 2002 à près de 37 % en 2025. Les jeunes entreprises sont particulièrement touchées. Seuls 7 % des entrepreneurs recourent au financement bancaire, tandis qu’environ 60 % s’appuient principalement sur l’autofinancement. Ce modèle limite la prise de risque, freine l’investissement productif et empêche de nombreuses entreprises de changer d’échelle.
Le financement apparaît ainsi comme le verrou principal, mais il est lié à un ensemble plus large de fragilités : petite taille des entreprises, faible innovation, informalité, concentration des marchés et fiscalité parfois peu adaptée aux capacités des plus petites structures. Tant que ces contraintes persisteront, les entreprises marocaines auront du mal à s’épanouir.
Le virage post-Covid ouvre une nouvelle étape
La crise du Covid-19 a accéléré un changement de paradigme. Comme beaucoup de pays, le Maroc a pris conscience des risques liés à une dépendance excessive aux chaînes d’approvisionnement internationales. La souveraineté économique, la sécurité productive et la substitution aux importations sont devenues des priorités plus explicites.
Ce mouvement avait commencé avant même la crise sanitaire, mais il s’est renforcé à partir de 2020. Les droits de douane sur plusieurs produits ont été relevés de 25 % à 30 %, puis de 30 % à 45 %. Ces mesures visaient à soutenir la production locale, accroître les recettes et réduire certaines dépendances aux importations.
Cette orientation s’est prolongée par une stratégie de substitution aux importations sur la période 2021-2023, avec l’objectif de substituer 18 % des importations de produits manufacturés. L’idée était d’identifier des produits importés pouvant être fabriqués localement et de mobiliser des banques de projets pour encourager l’investissement domestique.
La préférence nationale dans les marchés publics s’inscrit dans la même logique. Les offres des entreprises nationales peuvent dépasser celles des entreprises étrangères jusqu’à 15 %, tout en restant compétitives dans l’évaluation. Un quota de 20 % est également prévu pour les PME.
La nouvelle Charte de l’investissement renforce ce virage. Elle prévoit des subventions pouvant atteindre 30 % du montant de l’investissement pour certains projets répondant aux priorités stratégiques du pays, avec une attention particulière aux secteurs échangeables à forte valeur ajoutée. Elle introduit aussi une dimension territoriale, à travers des primes destinées aux régions moins avancées, dans la limite du plafond global prévu.
Ce tournant marque le passage à une logique davantage orientée vers l’intégration locale et la souveraineté productive. Mais il doit être manié avec prudence. Les politiques protectionnistes, la préférence nationale et la substitution aux importations peuvent créer de l’espace pour les entreprises locales, sans pour autant suffire à les rendre compétitives. D’ailleurs, l’évolution du déficit commercial des produits manufacturiers montre un léger resserrement depuis 2012, sans que l’on puisse y voir un effet clair des mesures récentes. La protection du marché domestique ne constitue donc pas un raccourci pour développer le secteur privé national. Aucune mesure protectionniste ne peut se substituer aux chantiers structurels qu’il faudra, tôt ou tard, engager.
Transformer l’attractivité en ancrage productif national
Le défi des prochaines années est donc de renforcer le modèle d’attraction et l’accompagner par à un modèle d’ancrage. Cela suppose un recalibrage de la manière de penser les politiques industrielles, en trouvant un équilibre plus fin entre les politiques verticales, qui ont réussi à créer des écosystèmes dans l’automobile ou l’aéronautique, et les politiques horizontales, dont le potentiel reste considérable. L’objectif n’est pas de choisir entre politiques sectorielles et réformes transversales, mais de mieux les articuler : les premières permettent de cibler des activités stratégiques, les secondes créent les conditions générales d’une montée en puissance du tissu productif national.
Au-delà du financement, de la concurrence ou de la fiscalité, l’un des principaux goulots d’étranglement demeure le marché du travail, auquel nous revenons à chaque fois pour parler du défi de croissance et d’émergence pour le Maroc. Un secteur privé national plus fort ne peut émerger sans une force de travail mieux formée, mieux insérée et plus adaptée aux besoins des entreprises. Cette question dépasse les seuls chiffres du chômage, qui se situent autour de 12 %. Elle renvoie plus profondément à l’insertion des jeunes, à l’adéquation entre l’école et l’entreprise, à la qualité des compétences disponibles et à la structuration de la demande de travail.
Compléter les approches sectorielles par des réformes transversales du marché du travail permettrait de renforcer les effets d’entraînement des politiques industrielles sur l’ensemble de l’économie. C’est sans doute l’une des conditions essentielles pour transformer l’ouverture du Maroc sur le monde en un véritable moteur de développement du secteur privé domestique.
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* Abdelaaziz Ait Ali
Abdelaaziz Ait Ali est économiste principal et responsable du département Recherche au Policy Center for the New South. Il a rejoint le Centre en 2014 après cinq années d’expérience à la Banque centrale du Maroc où il exerçait en tant qu’économiste au sein du département des Études et des Relations internationales. Ses analyses étaient axées sur les prix de l’immobilier ainsi que les prix des actifs financiers inscrits dans le cadre des objectifs de politique monétaire et de stabilité financière.
Abdelaaziz Ait Ali décortiquait les questions conjoncturelles et structurelles de l’économie marocaine, notamment la gestion macroéconomique et la conception des politiques industrielles. Il a publié des articles sur la réforme du régime de change dans l’économie marocaine et ses implications pour la régulation macroéconomique, ainsi que sur l’évolution du cadre macroéconomique au cours des deux dernières décennies.
A. Ait Ali a également étudié les implications de la récente crise sanitaire et publié des articles sur les impacts macroéconomiques, sociaux et régionaux de la pandémie sur l’économie marocaine.
Il a aussi contribué à l’évaluation de la politique industrielle à la lumière des défis auxquels fait face l’économie marocaine et du nouveau contexte mondial. Il a notamment publié un article sur le rôle du secteur manufacturier dans la croissance et formulé des recommandations pour une meilleure conception et mise en œuvre de la politique industrielle.
Abdelaaziz Ait Ali est titulaire d’un master en économétrie de l’Université Hassan II de Casablanca.

