Tunisie : le naufrage autoritaire de Kaïs Saïed et le silence du monde

Jusqu’à quand la communauté internationale fermera-t-elle les yeux sur la dérive de Kaïs Saïed ? Jusqu’à quand continuera-t-elle de traiter comme un partenaire fréquentable un homme qui emprisonne ses opposants, soumet la justice, intimide les avocats et réduit progressivement au silence la presse et la société civile ?
La Tunisie n’est pas un pays quelconque. Elle fut longtemps l’avant-garde du monde arabe en matière d’éducation, de culture et de droits des femmes. Elle a produit des réformateurs, des juristes, des poètes, des artistes et des intellectuels dont le rayonnement dépasse largement ses frontières. En 2011, elle fut aussi le berceau d’une révolution qui rendit l’espoir à toute une région.
Cet héritage est aujourd’hui méthodiquement démantelé par un homme qui n’a ni l’envergure nécessaire pour gouverner un État comme la Tunisie, ni la vision qu’exige un peuple aussi instruit, aussi fier et aussi profondément attaché à sa dignité.
Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed suspend le Parlement et concentre entre ses mains l’essentiel des pouvoirs. Quelques mois plus tard, il gouverne par décrets. En février 2022, il dissout le Conseil supérieur de la magistrature, garant de l’indépendance judiciaire, avant de le remplacer par une instance placée sous l’influence de l’exécutif. La Constitution adoptée la même année consacre un régime hyperprésidentiel et affaiblit les contre-pouvoirs. La démocratie tunisienne n’est pas officiellement abolie : elle est progressivement vidée de sa substance.
La réélection de Kaïs Saïed en octobre 2024, avec plus de 90 % des suffrages mais une participation inférieure à 29 %, ne peut masquer cette réalité. Plusieurs candidats potentiels avaient été exclus, intimidés ou emprisonnés. Une élection sans concurrence véritable ne constitue pas une consécration populaire. Elle révèle au contraire la désertification politique organisée par le pouvoir.
Le populiste qui prétendait rendre l’État au peuple s’est ainsi transformé en petit dictateur, confondant l’État, ses institutions et sa propre personne.
Depuis 2023, les arrestations et les poursuites visant des opposants, des magistrats, des avocats, des journalistes et des militants se sont multipliées. En avril 2025, dans le procès dit du « complot contre la sûreté de l’État », trente-sept accusés — parmi lesquels des opposants, des avocats et des chercheurs — ont été condamnés à des peines allant de quatre à soixante-six années de prison. Les organisations de défense des droits humains ont dénoncé une procédure dépourvue des garanties élémentaires d’un procès équitable.
L’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani a été arrêtée en mai 2024 après l’irruption d’hommes masqués dans les locaux de l’Ordre national des avocats. Les journalistes Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi ont également été condamnés. Le décret-loi 54, officiellement destiné à combattre les « fausses informations », est devenu l’un des principaux instruments de la répression. Ses formulations vagues permettent de transformer une critique, une publication ou une simple intervention médiatique en infraction pénale.
Lorsqu’un pouvoir poursuit les avocats qui défendent les accusés, emprisonne les journalistes qui décrivent la réalité et sanctionne les magistrats qui revendiquent leur indépendance, il ne protège plus l’État : il se protège lui-même contre la vérité.
Kaïs Saïed prétend avoir concentré tous les pouvoirs pour sauver la Tunisie. Mais après plusieurs années de pouvoir personnel, où sont les résultats ? Selon la Banque mondiale, la croissance n’a atteint que 1,6 % en 2024. La dette publique représentait encore environ 82 % du produit intérieur brut en 2025 et le chômage s’élevait à 15,2 % à la fin de cette même année.
Derrière ces chiffres se trouvent des jeunes qui ne voient plus d’avenir dans leur pays, des familles dont le pouvoir d’achat s’érode, des entrepreneurs étouffés par l’incertitude et une classe moyenne qui s’appauvrit.
Kaïs Saïed avait demandé tous les pouvoirs. Il les a obtenus. Il ne peut donc plus attribuer ses échecs au Parlement, aux partis, aux juges, aux journalistes ou à quelque complot imaginaire. Le bilan lui appartient désormais entièrement.
La répression ne constitue pas une politique économique. L’arrestation d’un opposant ne crée aucun emploi. Le musellement d’un journaliste ne nourrit aucune famille. La soumission d’un juge ne convainc aucun investisseur. Et les discours obsessionnels sur les complots ne donnent ni travail ni espérance à la jeunesse tunisienne.
Le plus grave reste pourtant le silence de ceux qui prétendent défendre partout la démocratie et l’État de droit. Les gouvernements occidentaux connaissent parfaitement la situation. Les Nations unies et les principales organisations de défense des droits humains ont documenté la répression. En mai 2026, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a demandé aux autorités tunisiennes de mettre fin aux poursuites visant la société civile, les journalistes, les défenseurs des droits humains, les opposants et les magistrats.
Pourtant, les condamnations demeurent prudentes, épisodiques et sans conséquences véritables. La coopération migratoire et la recherche d’une stabilité illusoire semblent l’emporter sur la défense des principes. C’est une faute morale autant qu’une faute stratégique. Un régime qui détruit ses institutions, marginalise sa jeunesse et ferme tous les espaces d’expression ne produit pas la stabilité. Il accumule les ingrédients de la prochaine explosion.
La communauté internationale doit enfin sortir de son ambiguïté. Elle doit exiger la libération des personnes détenues arbitrairement pour leurs opinions, défendre l’indépendance de la justice et conditionner sa coopération à des engagements concrets et vérifiables en faveur des libertés fondamentales.
Car la Tunisie n’appartient pas à Kaïs Saïed. Elle appartient aux Tunisiennes et aux Tunisiens qui refusent de choisir entre le silence, la prison et l’exil. Elle appartient aux magistrats qui défendent leur indépendance, aux avocats qui continuent de plaider, aux journalistes qui persistent à informer et à cette jeunesse qui mérite enfin une perspective autre que le départ.
Le monde ne peut plus détourner le regard. Son silence n’est plus de la prudence diplomatique : il devient une forme de complicité.
Aucun petit dictateur ne peut emprisonner éternellement un grand peuple.
La Tunisie n’est pas un pays quelconque. Elle fut longtemps l’avant-garde du monde arabe en matière d’éducation, de culture et de droits des femmes. Elle a produit des réformateurs, des juristes, des poètes, des artistes et des intellectuels dont le rayonnement dépasse largement ses frontières. En 2011, elle fut aussi le berceau d’une révolution qui rendit l’espoir à toute une région.
Cet héritage est aujourd’hui méthodiquement démantelé par un homme qui n’a ni l’envergure nécessaire pour gouverner un État comme la Tunisie, ni la vision qu’exige un peuple aussi instruit, aussi fier et aussi profondément attaché à sa dignité.
Le 25 juillet 2021, Kaïs Saïed suspend le Parlement et concentre entre ses mains l’essentiel des pouvoirs. Quelques mois plus tard, il gouverne par décrets. En février 2022, il dissout le Conseil supérieur de la magistrature, garant de l’indépendance judiciaire, avant de le remplacer par une instance placée sous l’influence de l’exécutif. La Constitution adoptée la même année consacre un régime hyperprésidentiel et affaiblit les contre-pouvoirs. La démocratie tunisienne n’est pas officiellement abolie : elle est progressivement vidée de sa substance.
La réélection de Kaïs Saïed en octobre 2024, avec plus de 90 % des suffrages mais une participation inférieure à 29 %, ne peut masquer cette réalité. Plusieurs candidats potentiels avaient été exclus, intimidés ou emprisonnés. Une élection sans concurrence véritable ne constitue pas une consécration populaire. Elle révèle au contraire la désertification politique organisée par le pouvoir.
Le populiste qui prétendait rendre l’État au peuple s’est ainsi transformé en petit dictateur, confondant l’État, ses institutions et sa propre personne.
Depuis 2023, les arrestations et les poursuites visant des opposants, des magistrats, des avocats, des journalistes et des militants se sont multipliées. En avril 2025, dans le procès dit du « complot contre la sûreté de l’État », trente-sept accusés — parmi lesquels des opposants, des avocats et des chercheurs — ont été condamnés à des peines allant de quatre à soixante-six années de prison. Les organisations de défense des droits humains ont dénoncé une procédure dépourvue des garanties élémentaires d’un procès équitable.
L’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani a été arrêtée en mai 2024 après l’irruption d’hommes masqués dans les locaux de l’Ordre national des avocats. Les journalistes Borhen Bsaies et Mourad Zeghidi ont également été condamnés. Le décret-loi 54, officiellement destiné à combattre les « fausses informations », est devenu l’un des principaux instruments de la répression. Ses formulations vagues permettent de transformer une critique, une publication ou une simple intervention médiatique en infraction pénale.
Lorsqu’un pouvoir poursuit les avocats qui défendent les accusés, emprisonne les journalistes qui décrivent la réalité et sanctionne les magistrats qui revendiquent leur indépendance, il ne protège plus l’État : il se protège lui-même contre la vérité.
Kaïs Saïed prétend avoir concentré tous les pouvoirs pour sauver la Tunisie. Mais après plusieurs années de pouvoir personnel, où sont les résultats ? Selon la Banque mondiale, la croissance n’a atteint que 1,6 % en 2024. La dette publique représentait encore environ 82 % du produit intérieur brut en 2025 et le chômage s’élevait à 15,2 % à la fin de cette même année.
Derrière ces chiffres se trouvent des jeunes qui ne voient plus d’avenir dans leur pays, des familles dont le pouvoir d’achat s’érode, des entrepreneurs étouffés par l’incertitude et une classe moyenne qui s’appauvrit.
Kaïs Saïed avait demandé tous les pouvoirs. Il les a obtenus. Il ne peut donc plus attribuer ses échecs au Parlement, aux partis, aux juges, aux journalistes ou à quelque complot imaginaire. Le bilan lui appartient désormais entièrement.
La répression ne constitue pas une politique économique. L’arrestation d’un opposant ne crée aucun emploi. Le musellement d’un journaliste ne nourrit aucune famille. La soumission d’un juge ne convainc aucun investisseur. Et les discours obsessionnels sur les complots ne donnent ni travail ni espérance à la jeunesse tunisienne.
Le plus grave reste pourtant le silence de ceux qui prétendent défendre partout la démocratie et l’État de droit. Les gouvernements occidentaux connaissent parfaitement la situation. Les Nations unies et les principales organisations de défense des droits humains ont documenté la répression. En mai 2026, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a demandé aux autorités tunisiennes de mettre fin aux poursuites visant la société civile, les journalistes, les défenseurs des droits humains, les opposants et les magistrats.
Pourtant, les condamnations demeurent prudentes, épisodiques et sans conséquences véritables. La coopération migratoire et la recherche d’une stabilité illusoire semblent l’emporter sur la défense des principes. C’est une faute morale autant qu’une faute stratégique. Un régime qui détruit ses institutions, marginalise sa jeunesse et ferme tous les espaces d’expression ne produit pas la stabilité. Il accumule les ingrédients de la prochaine explosion.
La communauté internationale doit enfin sortir de son ambiguïté. Elle doit exiger la libération des personnes détenues arbitrairement pour leurs opinions, défendre l’indépendance de la justice et conditionner sa coopération à des engagements concrets et vérifiables en faveur des libertés fondamentales.
Car la Tunisie n’appartient pas à Kaïs Saïed. Elle appartient aux Tunisiennes et aux Tunisiens qui refusent de choisir entre le silence, la prison et l’exil. Elle appartient aux magistrats qui défendent leur indépendance, aux avocats qui continuent de plaider, aux journalistes qui persistent à informer et à cette jeunesse qui mérite enfin une perspective autre que le départ.
Le monde ne peut plus détourner le regard. Son silence n’est plus de la prudence diplomatique : il devient une forme de complicité.
Aucun petit dictateur ne peut emprisonner éternellement un grand peuple.
