Société
Élections 2026 : simple recomposition ou véritable changement politique ?

Qui arrivera en tête le 23 septembre ? Combien de sièges gagneront ou perdront les principales formations ? Y aura-t-il des surprises ? Et surtout, ces résultats suffiront-ils à modifier réellement les rapports de force politiques ? Tant de signaux et d’interrogations qui se posent à la veille des élections et que les analystes tentent de décrypter pour dessiner les contours de la prochaine carte politique.
Chaises musicales ?
Pour Dr. Amine Essaid, professeur de Droit constitutionnel et des sciences politiques à l’Université Sidi Mohammed Ben Abdellah de Fès, « il est difficile de parler d’une transformation radicale de la carte politique marocaine dans un contexte électoral qui reste marqué par plusieurs facteurs limitant la possibilité de produire un changement politique majeur ». La persistance de l’abstention, particulièrement chez les jeunes, le recul de la confiance dans l’action partisane et les institutions élues, ainsi qu’une certaine indifférence à l’égard de la politique et des élections limiteraient, selon le politologue, la capacité du scrutin à produire un changement majeur.
Le recul du vote politique est au cœur de l’analyse de Dr Essaid. Lorsque l’électeur choisit moins entre des programmes, des projets et des positions clairement définies, l’élection risque de devenir davantage une opération de redistribution des sièges entre les acteurs traditionnels qu’un véritable moment de redéfinition des choix politiques.
De son côté Pr. Cherkaoui Roudani, universitaire et politologue, pose le problème autrement, sans pour autant écarter cette dimension électorale. « La question des prochaines élections législatives ne se résume pas à savoir quel parti gagnera ou perdra des sièges », estime-t-il. L’enjeu, selon lui, « est de déterminer si le scrutin produira simplement une nouvelle arithmétique parlementaire ou s’il ouvrira un véritable nouveau cycle politique ». Si la première approche s’intéresse d’abord à la capacité du scrutin à modifier les équilibres existants, la deuxième interroge ce que ces éventuels changements de sièges pourraient réellement produire sur le plan politique.
Carte politique : Véritable recomposition ?
Pour Pr. Essaid, les élections du 23 septembre ressemblent davantage à un moment de « réorganisation de la carte existante qu’à l’émergence d’une nouvelle configuration partisane ». Selon le politologue, l’absence de nouvelles offres politiques, le maintien des partis traditionnels, le recul du vote politique et la progression du vote personnel font que, dans plusieurs circonscriptions, le facteur électoral local prendrait le pas sur le facteur politique national. Le politologue relève surtout « l’absence d’une nouvelle force capable de capter l’électorat qui s’est éloigné des partis traditionnels. Les formations en compétition sont, pour la plupart, celles qui structurent le paysage politique marocain depuis deux décennies ».
Dr Essaid ne voit pas non plus émerger de nouveaux courants politiques fortement implantés, qu’ils soient issus des mouvements de protestation ou des nouvelles dynamiques sociales, ni de présence de listes indépendantes significatives susceptibles de traduire une sensibilité différente, notamment celle de la jeunesse. « L’électeur se retrouve ainsi, dans une partie importante des circonscriptions, moins face à des projets politiques clairement différenciés que face à des partis et à des candidats dont une grande partie a déjà été éprouvée lors d’élections précédentes», note-t-il.
Pr. Cherkaoui Roudani rejoint en effet Dr Essaid sur un point essentiel : La capacité de renouvellement du système politique. « On peut changer la distribution des sièges sans modifier profondément les pratiques, les élites ou la manière de produire la représentation politique », souligne-t-il. Pour lui, une véritable recomposition supposerait plusieurs conditions : de nouvelles offres politiques, le renouvellement des profils, une plus grande capacité à attirer les jeunes et, surtout, une restauration de la confiance dans l’action politique.
Vote personnel, au cœur du scrutin
C’est probablement sur ce terrain que les deux analyses se rapprochent le plus. Pr.Essaid accorde une importance particulière au vote personnel, qui prendrait davantage de poids à mesure que reculent le vote politique et le vote sanction. « Dans les circonscriptions locales, les réseaux dont dispose le candidat : élus locaux, présidents de conseils communaux, conseillers, relations familiales et sociales ou réseaux de connaissances, peuvent alors devenir une ressource électorale déterminante », estime le professeur de sciences politiques.

Dans un contexte d’abstention, explique-t-il, la compétition ne consiste pas nécessairement à convaincre une large masse d’électeurs. Elle consiste davantage à mobiliser ceux qui sont effectivement susceptibles de se rendre aux urnes. « Cette logique est particulièrement importante dans les circonscriptions à deux sièges. Au nombre de 21, elles pourraient peser directement sur le classement national des partis. Dans ces circonscriptions, la bataille serait d’autant plus serrée que chaque siège peut faire évoluer le classement général », analyse Essaid.
Roudani lit également le vote personnel comme un signal politique : « Lorsque l’électeur choisit davantage une personne qu’un projet partisan, cela traduit certes le poids de l’ancrage local et de la proximité, mais peut également révéler un affaiblissement de l’identification aux partis ». Le risque, selon lui, est alors que le candidat devienne plus fort que l’étiquette qu’il porte. « Une évolution qui fragilise la fonction première du parti : agréger les attentes sociales et les transformer en vision politique », déplore l’analyste.
Nomadisme, symptôme ou mécanique électorale ?
Autre phénomène observé dans la compétition et qui pourrait influencer les résultats du scrutin du 23 septembre : le nomadisme politique. Pr. Essaid l’aborde à travers ses effets concrets sur les formations en lice. « Le Mouvement populaire, par exemple, a perdu certains candidats solides, dont son ancien président de groupe à la Chambre des représentants parti à l’Istiqlal. Mais le parti a également profité du phénomène en attirant à son tour des candidats dans certaines circonscriptions, notamment à Fès-Sud », cite le politologue.

Dans son analyse, le nomadisme participe donc à la recomposition des forces sur le terrain électoral. Pour le Mouvement populaire, cité en exemple, l’enjeu serait moins celui d’une percée majeure que celui de la résistance et du maintien de sa cinquième place dans la carte parlementaire. Chez Dr. Roudani, la lecture est davantage politique. Le changement d’appartenance brouille, selon lui, la frontière idéologique entre les formations. « Lorsqu’un élu change facilement d’appartenance, la frontière idéologique entre les formations devient moins lisible pour le citoyen », explique-t-il. La question dépasse ainsi la mobilité individuelle des élus. Elle touche, selon lui, à la crédibilité même de l’offre politique.
Les jeunes, véritable test
Derrière l’abstention se pose une autre question : que signifie réellement la distance d’une partie de la jeunesse à l’égard des urnes ? Pour Pr. Essaid, « la persistance de l’abstention des jeunes constitue l’un des principaux facteurs qui limitent la possibilité d’un changement politique majeur ». En l’absence de vote politique et avec des bases électorales relativement étroites pour les formations qui comptent sur ce type de vote, il estime que le scénario le plus probable reste celui d’un paysage électoral conservant, dans ses grandes lignes, les caractéristiques issues du scrutin de 2021.
Pr. Roudani invite toutefois à ne pas interpréter l’abstention des jeunes comme une simple indifférence. Au-delà de son impact, il tente de trouver une explication au phénomène. « Une partie de la jeunesse est extrêmement attentive aux questions publiques, mais ne se reconnaît pas nécessairement dans les formes traditionnelles de participation », relève-t-il. Selon ce dernier, la jeunesse s’informe, débat, conteste et se mobilise autrement. « Le défi pour les partis serait donc de transformer cette politisation diffuse en participation institutionnelle », recommande-t-il. C’est par ailleurs, selon lui, l’un des enjeux majeurs de ce scrutin : « Remettre dans le jeu politique ceux qui se trouvent aujourd’hui à sa périphérie ».
21 circonscriptions pour faire la différence ?
Sur le terrain des rapports de force, Pr. Essaid identifie un autre point de tension : les circonscriptions locales à deux sièges. D’après lui, les trois premiers partis de la scène actuelle : RNI, PAM et Parti de l’Istiqlal y disposeraient des meilleures chances dans plusieurs circonscriptions. Mais, nuance-t-il, « leur force électorale ne dépend pas nécessairement de leur bilan gouvernemental, de leurs réalisations durant la législature, de leurs programmes ou de leur communication. Elle dépendrait avant tout de la nature des candidats investis et de leur capacité à transformer leur capital personnel, leurs relations et leurs réseaux locaux en voix et en sièges », insiste-t-il sur l’impact du vote personnel.

Cette configuration pourrait rendre la compétition entre les composantes de la coalition gouvernementale particulièrement serrée. Un faible écart de voix pourrait suffire à faire basculer un siège d’un parti à l’autre, analyse Essaid. « Dès lors, la bataille pour les première et deuxième places pourrait rester ouverte jusqu’aux résultats définitifs. Les circonscriptions régionales réservées aux femmes pourraient contribuer à déterminer l’écart final, tandis que d’éventuels contentieux devant le Conseil constitutionnel pourraient encore modifier certains résultats», prévoit-il.
Pour Pr. Essaid, la compétition pourrait finalement se concentrer sur un nombre très limité de circonscriptions décisives. « La perte d’une, deux ou trois circonscriptions pourrait suffire à inverser le classement entre le parti arrivé en tête et celui qui le suit », estime-t-il. Une situation qui pourrait, selon lui, ouvrir une nouvelle lecture du premier paragraphe de l’article 47 de la Constitution de 2011.
Décryptage ? Le politologue évoque ici la manière d’interpréter la notion de « parti arrivé en tête » qui pourrait devenir un enjeu politique et institutionnel si les résultats sont très serrés. L’article 47, alinéa 1er, de la Constitution de 2011 prévoit que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, et au vu de leurs résultats (NDLR).
Au-delà du scrutin, quel cycle politique ?
C’est ici que la lecture de Pr. Roudani prend une autre dimension. Pour lui, « le scrutin intervient dans un Maroc où le temps stratégique de l’État s’est considérablement accéléré ». Transformation économique, grands chantiers structurants, repositionnement géopolitique, enjeux liés à la mise en œuvre de l’initiative d’autonomie, préparation de la Coupe du monde 2030 et consolidation de la profondeur atlantique et africaine du Royaume constituent, dans son analyse, autant de transformations qui imposent un rythme nouveau.
Or, estime-t-il, « le temps politique, notamment partisan, ne semble pas toujours avancer au même rythme ». C’est dans cet écart qu’il situe l’un des enjeux majeurs des prochaines élections. « Le scrutin ne doit donc pas seulement être observé à travers le nombre de sièges gagnés ou perdus par les partis. Il faut également se demander si le système partisan est en mesure de produire les élites, les idées et les politiques publiques correspondant à cette ambition stratégique», s’interroge Dr. Roudani.
Si les deux politologues ne dressent pas exactement le même pronostic, leurs analyses se croisent toutefois sur plusieurs points. Alors que le scénario central de Dr Essaid reste celui d’une recomposition de la carte existante, sans changement radical des rapports de force avec certaines circonscriptions qui pourraient faire la surprise, pour Dr. Roudani l’enjeu ne réside pas uniquement dans le transfert de sièges entre les partis, mais dans leur capacité de rattraper le temps stratégique du Maroc et de réduire le décalage entre les transformations du pays et l’évolution de son système politique. Les deux approches se rejoignent toutefois sur une question essentielle : le prochain scrutin ne pourra véritablement redessiner la carte politique du Royaume que s’il dépasse la simple redistribution des sièges.
