À Fès, un nouveau musée fait revivre la mémoire juive marocaine







Cette initiative royale avait également marqué le lancement des travaux de restauration du Palais Al Batha, aujourd’hui Musée des Arts de l’Islam, ouvert au public en 2025. Distants d’une centaine de mètres à vol d’oiseau, les deux établissements forment désormais un ensemble patrimonial singulier. Par leurs collections, leurs thématiques et leur proximité géographique, ils illustrent la diversité des composantes de l’histoire marocaine et font dialoguer différentes expressions du patrimoine national.
À travers ce nouveau musée, la culture juive marocaine trouve un espace permanent consacré à sa préservation, à son étude et à sa transmission. Le projet s’inscrit dans une vision de valorisation de la pluralité culturelle du Maroc et de reconnaissance des différentes composantes qui ont contribué, au fil des siècles, à façonner son identité.
Une histoire de plus de 2 500 ans
Conçu avec l’implication de la communauté juive marocaine, notamment à travers son président Serge Berdugo, le musée propose une immersion dans l’histoire et la vie des communautés juives du Maroc. Son parcours ne se limite pas aux objets religieux. Il restitue une histoire sociale, culturelle, économique et spirituelle, en montrant les interactions qui ont existé entre les communautés juive et musulmane dans les différentes régions du Royaume.
La collection réunit des objets rituels et usuels, des pièces archéologiques, ethnographiques et artistiques, des archives, des livres et des manuscrits rares. Elle donne également à voir les métiers, les traditions, les pratiques et les témoignages transmis au fil des générations.

Au rez-de-chaussée, une grande ligne du temps retrace plus de deux mille cinq cents ans de présence juive au Maroc. Elle revient sur les premiers témoignages historiques, l’évolution de Fès, la fondation du Mellah en 1438, l’arrivée des Juifs expulsés d’Andalousie en 1492 et les transformations de la vie scientifique, commerciale et sociale des communautés juives jusqu’à l’époque moderne et contemporaine.
Cette lecture chronologique, enrichie de documents historiques et de supports audiovisuels, permet de replacer la présence juive dans l’histoire générale du Maroc et de mettre en lumière la contribution des communautés juives marocaines à la construction de la société nationale.
Le Mellah, un écrin chargé de mémoire
Le choix de Fès et, plus particulièrement, de l’environnement immédiat du Mellah, confère au musée une dimension historique particulière. Fondé en 1438, le Mellah de Fès compte parmi les plus anciens quartiers juifs organisés du Maroc. Son implantation établit un lien direct entre le musée, l’architecture de la médina et les lieux qui ont constitué pendant des siècles le cadre de vie de la communauté juive de la ville.
Le bâtiment lui-même s’inscrit dans l’environnement architectural de la médina. Zellige, plâtre sculpté, bois peint et fontaine de marbre structurent notamment le patio d’accueil, dans une architecture qui conjugue les exigences contemporaines d’un établissement muséal avec les caractéristiques traditionnelles du patrimoine marocain.
Les travaux de construction et d’aménagement ont été réalisés par l’Agence pour le Développement et la Réhabilitation de la Médina de Fès, ADER Fès, maître d’ouvrage du projet, en concertation étroite avec les équipes de la Fondation Nationale des Musées, chargées du suivi et de la supervision scientifique. Achevés en mars 2023, les travaux ont donné naissance à un établissement de plus de 1 700 mètres carrés, dont environ 1 200 mètres carrés sont consacrés aux espaces muséaux.
Une plongée dans la vie quotidienne des communautés juives
Le parcours permanent se déploie sur deux niveaux et s’articule autour de plusieurs grandes thématiques. Le visiteur est invité à découvrir le Maroc comme une terre de rencontre, avant de parcourir l’histoire des communautés juives, leurs institutions, leurs grandes figures, le cycle de la vie, le calendrier hébraïque et les métiers traditionnels.
Une attention particulière est accordée aux institutions
communautaires. Synagogue, école hébraïque, tribunal rabbinique, lieux de culte et vie quotidienne sont évoqués à travers des documents, manuscrits, objets liturgiques et pièces ethnographiques.

Les espaces consacrés aux objets rituels présentent notamment des sacs de taleth, des rimonim et des rouleaux de la Torah, ainsi qu’une collection de mezouzot et de petits rouleaux de la Torah. Des dispositifs audiovisuels viennent compléter ces présentations afin de replacer les objets dans leur contexte historique et culturel.
Le parcours accorde également une place importante aux personnalités religieuses et intellectuelles, notamment aux rabbins et aux figures de la tradition rabbinique marocaine. Le musée souligne ainsi leur rôle dans la transmission du savoir, des pratiques religieuses et de la mémoire communautaire.
Dans cette partie du parcours, les fenêtres donnant directement sur le cimetière juif créent un lien visuel particulièrement fort entre l’espace muséal et ce lieu réel de mémoire. Des stèles et plaques funéraires en pierre sculptée, portant des inscriptions hébraïques, ainsi qu’un dispositif de lampes suspendues évoquant les luminaires synagogaux, renforcent cette dimension mémorielle.

De la naissance aux rites funéraires
Le cycle de vie constitue l’un des axes majeurs de l’exposition. De la naissance au décès, le musée présente les pratiques et les objets associés aux différentes étapes de la vie juive marocaine.

La circoncision, la bar-mitsva, le mariage et les rites funéraires sont abordés à travers des costumes, bijoux, accessoires, objets de culte et manuscrits. Des chaises de circoncision, des vêtements de cérémonie et différents éléments du patrimoine familial permettent de comprendre comment les pratiques religieuses s’inscrivaient dans la vie quotidienne et variaient selon les régions du Maroc.
Le calendrier hébraïque occupe également une place importante. Les principales fêtes et célébrations sont présentées à travers des objets liturgiques et domestiques qui témoignent de la manière dont ces traditions étaient vécues au sein des familles et des communautés.
Au-delà des objets, le musée s’attache à faire découvrir tout un patrimoine immatériel composé de pratiques religieuses, de savoir-faire, de musique, de cuisine, de transmission familiale et de mémoire collective.
L’artisanat judéo-marocain à l’honneur
Le musée met aussi en lumière les métiers et savoir-faire traditionnellement pratiqués par les artisans juifs marocains. Une attention particulière est consacrée à la bijouterie, activité historiquement importante dans plusieurs communautés juives du Royaume.

Un atelier traditionnel de bijoutier a ainsi été reconstitué. Des mannequins représentant les artisans dans leur environnement de travail sont entourés d’outils et d’instruments, tandis que des vitrines présentent des bijoux et des œuvres achevées.

Le parcours fait également découvrir le textile, le tissage, les costumes et les parures régionales. Ces collections témoignent de la diversité des traditions vestimentaires judéo-marocaines et de leur rôle comme marqueurs d’identité sociale, régionale et communautaire.
Des instruments de musique, des éléments d’architecture domestique et différents objets de culte complètent cet ensemble ethnographique qui donne à voir une culture à la fois singulière et profondément inscrite dans le paysage marocain.

Un musée tourné vers les nouvelles générations
Au-delà de la conservation des collections, le nouvel établissement entend faire du musée un espace vivant de médiation et de transmission. Sa conception répond aux exigences contemporaines en matière de conservation préventive, de sécurité, de gestion des collections et d’accessibilité.
Des dispositifs audiovisuels et numériques accompagnent le parcours afin de rendre les contenus historiques et ethnographiques accessibles à différents publics. Une attention particulière est portée aux jeunes visiteurs, avec des espaces dédiés aux activités pédagogiques et aux ateliers destinés notamment aux enfants et aux groupes scolaires.
La scénographie, conçue par Isabelle Timsit, s’appuie sur les standards muséographiques contemporains et cherche à associer conservation, pédagogie et expérience immersive.

Le commissariat de l’exposition est assuré par Zhor Rehihil et Abdelaziz El Idrissi. Le comité du musée réunit lui, Alae Fechtali, Abir El Ouafi et Yassir Salmi.
Un récit national pluriel
Avec l’ouverture du Musée de la Culture Juive Marocaine, Fès enrichit son paysage culturel d’un établissement consacré à une composante majeure de son histoire et de celle du Royaume.
À travers ses collections et son parcours permanent, le musée entend faire revivre une mémoire séculaire sans la réduire au passé. Il propose au contraire de la replacer dans une histoire nationale plus large, marquée par les échanges, les circulations, les influences et la coexistence entre différentes communautés.
Dans la ville de Fès, carrefour historique de spiritualité, de savoir et de rencontres, ce nouvel espace muséal prend une résonance particulière. À proximité du Mellah et en dialogue avec le Musée des Arts de l’Islam, il participe à une lecture plurielle du patrimoine marocain.
L’inauguration du 12 octobre 2026 marque ainsi l’aboutissement d’un projet de longue haleine et l’ouverture d’un nouvel espace dédié à la mémoire, à la connaissance et à la transmission. À travers les objets, les récits et les témoignages qu’il rassemble, le Musée de la Culture Juive Marocaine entend contribuer à la connaissance d’un patrimoine commun et à sa transmission aux générations futures.
