L’Afro-optimisme n’est pas ce que l’on croit

Les classes moyennes en Afrique sont souvent mises en avant pour montrer le dynamisme économique du continent. Un séminaire de l’IFRI à Paris fait la part entre mythe et réalité.

L’Afrique «qui va» – entendez l’Afrique sub-saharienne… Voilà le nouveau credo des Occidentaux …mais pas seulement vue l’importance des intérêts chinois sur le continent ! Résumons: plus de 5% de croissance par an, un indice de pauvreté qui baisse d’un point par an et 300 millions de personnes sorties des logiques de survie pour entrer dans la classe moyenne…Autant dire une promesse de consommation et de marchés importants notamment pour les opérateurs de télécoms et de produits agro-alimentaires dans ce continent riche de ses matières premières et de ses terres agricoles d’excellente qualité.
Pour faire bon poids, ces classes moyennes africaines sont parées de toutes les vertus. Leur esprit d’entreprise serait un moteur essentiel du développement du continent. Enrichies et éduquées, elles seraient en outre plus exigeantes vis à vis du pouvoir politique et tireraient ainsi la démocratisation vers le haut.

Appartenir à la classe moyenne n’est pas gage de prospérité
Reste à démêler la réalité du fantasme. Pour ce faire, l’IFRI (Institut Français des Relations Internationales) a eu la bonne idée d’organiser un séminaire à Paris sur le rôle que ces classes moyennes peuvent jouer dans le développement économique – mais aussi démocratique – de l’Afrique.
La réponse est tout sauf catégorique. Avant tout parce qu’il est très difficile de définir ces fameuses classes moyennes. Trois raisons majeures à cela : elles sont sans cesse « diluées » par l’importance du secteur informel et le poids de la pauvreté en Afrique sub-saharienne (ASS) et leur importance varie beaucoup suivant les pays, rendant difficile tout diagnostic à l’échec du continent. Quant aux fourchettes de revenus et du pouvoir d’achat, elles placent la barre trop haut pour l’Afrique. Du coup, ces critères n’ont pas grand sens dans le contexte de sous développement économique et social du continent et de l’énorme prégnance de l’informel. Celle-ci a en effet une telle importance que si la fonction publique assure une stabilité, elle ne permet d’accéder à la classe moyenne qu’à condition d’être couplée à des activités complémentaires, formelles ou informelles. «Appartenir à la classe moyenne n’est pas un gage de prospérité (…)une partie du salariat demeure dans une situation de pauvreté(…)», résument dans une étude très détaillée le professeur Dominique Darbon et le chercheur Comi Toulabor (Bordeaux).

S’éloigner des pauvres et être en opposition aux riches
Demeurent néanmoins quelques certitudes : la classe moyenne en Afrique est infiniment moins nombreuse que dans les pays en développement et la part des revenus qu’elle contrôle est limitée. Elle regroupe en outre des catégories sociales très différentes (fonctionnaires et gens du privé, gens de l’informel) et très inégales quant à leur niveau d’éducation.
C’est sans doute la raison pour laquelle il est difficile de miser sur ces classes moyennes pour précipiter un changement démocratique. «Outre le fait qu’elles nourrissent une méfiance à l’égard du politique, elles n’ont pas intérêt à un changement car elles se situent entre les populations pauvres et les classes moyennes plus aisées et elles profitent elles mêmes du système», estime le chercheur Hélène Quénot-Suarez. La classe moyenne ne cesse en réalité de vouloir se détacher des pauvres et des exclus et se situe aussi en opposition aux riches dont elle envie les opportunités d’enrichissement. Employée dans les secteurs public ou parapublic, ou liée à ces secteurs, elle peut même devenir totalement dépendante de la classe dirigeante. On comprend dès lors qu’elle soit davantage un facteur de stabilisation que de changement. «Elles peuvent toutefois le devenir quand l’Etat fournit travail et éducation. Mais si ce pacte est rompu, elles risquent de devenir facteur de déstabilisation en lâchant le pouvoir», résume Hélène Quénot-Suarez.

Formation d’une identité «conservatrice libérale»
Aussi disparates soient-elles, ces classes moyennes induisent en revanche de nouveaux comportements culturels qui vont du changement des habitudes alimentaires à l’émergence d’un nouveau type de femmes et de consommatrices dans les grandes villes. Agées de 25 à 40 ans, celles-ci sont de plus en plus indépendantes, repoussent le mariage et privilégient leur carrière. Autre phénomène très intéressant : l’apparition, par exemple à Madagascar, d’hommes d’affaires à la Berlusconi qu’on va sans doute voir entrer en politique. «Toute une infrastructure s’est développée à l’intention de ces classes moyennes qui sont assez mondialisées, note Jean Christophe Servant du Monde Diplomatique : malls ; super-églises, sorte de transnationales du pentecôtisme qui diffusent une idéologie de la prospérité et contribuent à la construction d’une nouvelle identité «conservatrice libérale »; montée en flèche de l’enseignement privé pour les enfants ; industrie des loisirs et du tourisme avec apparition de nouveaux hôtels pour les locaux qui préfèrent découvrir les parcs naturels du continent grâce au réseau des compagnies d’aviation au lieu de voyager dans les lieux prisés par les diasporas africaine ; éclosion de nouvelles maisons d’édition poussant de nouveaux auteurs, surtout en Afrique anglophone… »

Période de transition
Tout cela ne va pas sans effets pervers : la consommation de boissons gazeuses et de produits de l’agroalimentaire entraîne une augmentation fulgurante de l’obésité et du diabète tandis que les crédits à la consommation et l’endettement prennent une ampleur effrayante, provoquant notamment une explosion des hypothèques.
Autant dire que si l’afro-pessimisme n’a plus court, l’afro-optimisme béat ne semble pas beaucoup plus justifié même si le développement peut permettre aux classes les plus pauvres de rejoindre les classes moyennes. «On est dans une période de transition, insiste Hélène Quénot-Suarez. Les classes moyennes sont vraiment entre deux : elles sont à la fois la proie des élites et des plus pauvres en générant de l’envie ». Sans parler d’une question lancinante : comment avoir vraiment une classe moyenne si chaque année 20 000 cadres supérieurs ou membres des professions libérales quittent le continent, si les systèmes éducatifs ne parviennent plus ni à nourrir les enseignants, ni à leur assurer un statut de classe moyenne ni à former les nouvelles professions et si le secteur formel de l’emploi ne concerne que 20% de la population ?
Aux yeux de ce chercheur, l’idée que l’Afrique va bien est donc «largement une construction intellectuelle». «L’embellie économique du continent et le regain d’intérêt qu’il suscite chez les investisseurs ne doit pas cacher sa fragilité fondamentale et conduire à un désintérêt pour des questions humaines (la famine, ndlr) et politiques (les guerres, ndlr) cruciales. La main du marché ne (les) règlera pas. La volonté politique et la responsabilité des Etats africains, comme des partenaires internationaux sont les seules voies pour que le continent prenne toute sa puissance et sa place sur la scène internationale. Reste à savoir si c’est bien ce que le monde veut ».гугл продвижение сайта

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