L’Europe au balcon

Vincent HERVOUET

Vincent HERVOUET

La beauté des parallèles et la passion des symétries peuvent aveugler l’esprit. Deux crises mettent ces jours-ci l’Europe au défi. Et à Bruxelles, on se plait à rapprocher la situation de l’Ukraine et celle de la Turquie. Deux grandes nations, aux traditions fortes, à l’histoire singulière qui n’ont pas grand-chose en commun. Sauf d’être à la une de l’actualité, dans une crise politique qui devient une crise de régime. Les deux monnaies locales dévissent et la panique gagnant les marchés financiers, les pays émergents redoutent la contagion. Voilà ce qui rapproche les barricades de Kiev et les règlements de comptes entre Frères Musulmans à Ankara.

Une autre évidence saute aux yeux quand on regarde une carte. L’Ukraine et la Turquie sont à la lisière de l’Union européenne. Les deux ont aspiré dans les années 90 à s’ancrer en Europe. La Turquie pour parachever une évolution engagée dès les années 60. L’Ukraine pour renouer avec une partie de son histoire que le communisme avait gelée pendant tout le siècle. Les deux ont commencé à adopter les normes et les procédures européennes qui sont exigeantes. Mais l’une comme l’autre y ont renoncés.

Evidemment, la tentation est de penser que si la Turquie s’abandonne à ses démons (le populisme, l’autoritarisme à la Poutine, le syndrome de persécution…) et si l’Ukraine se vend à la Russie (l’aide de 15 milliards de dollars offerte par le Kremlin), c’est parce que l’Europe a abandonné ces deux pays à leur sort. L’Europe rabougrie, en quête d’elle-même, à la croissance nulle. L’Europe infidèle à ses promesses, impotente ou impatiente. A Bruxelles, où l’on aime rien tant qu’à gratter ses plaies, la complainte doloriste se répand. Les Européens sont ainsi faits qu’ils s’exagèrent leur importance au point de se croire responsable de tout, surtout du pire.

C’est vrai que la construction européenne est atteinte de langueur et qu’elle serait incapable de digérer de nouveaux membres, surtout quand ils pèsent aussi lourds (respectivement 75 millions de Turcs et 47 millions d’Ukrainiens…). Mais les deux pays ont aussi cherché ces dernières années à prendre leur place dans la mondialisation, en se débarrassant des contraintes européennes. Les oligarques Ukrainiens ont voulu conserver la haute main sur les richesses du pays. Ils rejettent avec hauteur les protestations de leurs voisins sur les entorses à l’état de droit. Ils ont refusé tout compromis sur Ioulia Timochenko, l’égérie de la Révolution orange enfermée dans une prison hôpital au mépris de toute justice et dont l’état de santé nécessite des soins que l’Allemagne était prête à lui procurer. De son côté, l’AKP de Recep Tayyip Erdogan a joué la carte des pays émergents, rejetant les vieilles alliances avec Israël ou avec l’Otan pour dérouler le tapis rouge à la nomenklatura iranienne ou aux petits dragons d’Asie et d’Amérique latine… Aujourd’hui, les deux régimes se retrouvent isolés Les scandales liés à la corruption les ébranlent. Dans les deux capitales, on dénonce l’influence clandestine de mafias. A Ankara, la secte Gülen est pointée du doigt comme un état dans l’état. Et le Premier ministre Erdogan saque des centaines de policiers et de magistrats en nous révélant ce que l’on subodorait quand les tribunaux envoyait des bataillons d’officiers supérieurs et de journalistes d’opposition derrière les barreaux : la justice turque a toujours aux ordres même si on ne savait pas trop qui les lui donnait… A Kiev, la police secrète est à l’origine des violences meurtrières contre les manifestants et ses liens avec le crime organisé apparaissent en pleine lumière, après avoir été dénoncées en pure perte pendant des années par les experts.

Nul ne sait comment vont se terminer les crises en Ukraine et en Turquie. Le sort de Viktor Ianoukovitch et de Recep Tayyip Erdogan qui veulent tous les deux rester à la barre malgré l’usure du pouvoir, n’est pas écrit. Mais le rapprochement des deux situations éclaire quelques évidences oubliées. Le combat pour les libertés sans cesse à recommencer. On sait la démocratie fragile. Elle ne peut prospérer sans transparence. La modernité de nos sociétés reste une illusion si elle ne s’accompagne pas d’un renforcement de l’état de droit et d’une lutte implacable contre la corruption. L’Europe ne peut pas rester au balcon, indifférente à la crise qu’affrontent Turcs et Ukrainiens

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