Triste fin du « Printemps arabe »
Ahmed CHARAI

La situation inquiétante en Egypte, l’enlisement en Syrie, l’incapacité de la transition libyenne à pacifier le pays, les reculs sur les droits de la femme partout dans ces pays, mais aussi en Tunisie, tel est le panorama deux ans et demi après les révoltes arabes, pompeusement appelées Printemps. La question que certains posent, celle de la disposition de ces sociétés à intégrer la modernité et à adhérer à la démocratie, aussi choquante qu’elle puisse paraître a quelque pertinence. Les révoltes arabes avaient deux handicaps majeurs. Le premier est que spontanées, elles n’avaient pas de direction. Les libéraux, émiettés, souvent compromis avec les anciens dictateurs n’ont joué qu’un rôle mineur.

Les islamistes qui n’étaient ni à l’initiative des révoltes, ni réellement à la direction de celles-ci, ont tiré les marrons du feu, parce qu’ils étaient les mieux structurés. Le second handicap c’est l’absence de véritables élites, porteuses d’un projet moderniste, démocratique, reconnues par la société comme telles. Ces deux handicaps étaient identifiés dès le début, puisque la jeunesse, véritable force motrice des révoltes, n’avait aucun moyen d’entrer dans le jeu de la lutte pour le pouvoir, n’ayant ni véritable projet, ni direction reconnue, ni même l’envie. Ce qui s’est passé après porte les stigmates de l’histoire de chaque pays, mais aussi de l’attitude de l’Occident.

L’erreur des Islamistes était de considérer que leur succès électoral était le triomphe de leur volonté d’islamiser l’Etat et la société. En Egypte, Morsi a réussi le tour de force d’unifier contre lui des forces hétéroclites autour d’une institution militaire qui a des intérêts et un poids historique à défendre. En Tunisie, Ghanouchi, même plus prudent, a permis au fond laïc, y compris sur le plan sociétal, de reprendre du poil de la bête. En Lybie et en Syrie, c’est la transformation des manifestations pacifiques en lutte armée qui a changé la donne. La transition initiée à la chute de Kadhafi est sans perspectives. En Syrie, le conflit est définitivement confessionnel. Même en cas de chute de la dictature, l’émergence d’un pouvoir démocratique paraît très éloignée. Pire, l’unité du pays est menacée. Pour ne pas avoir compris ces sociétés, les observateurs se sont souvent trompés, les gouvernements aussi, avec des conséquences tragiques.

L’embarras des occidentaux, face au développement en Egypte, leur valse hésitation sur la Syrie et l’armement des rebelles démontrent la mesure de leur erreur d’appréciation. La démocratie ne se réduit pas à des opérations électorales. Il n’y a pas de recette, qui peut être dictée par l’étranger et fonctionner. Sa construction est un cheminement propre à chaque société et aux accumulations historiques qui sont les siennes. L’amalgame entre la situation des pays Baltes, par exemple, après la chute du Mur, et la sphère arabe est absurde. Il est plus facile de réinstaller la démocratie dans une société qui l’a déjà connue que de la construire là où toute l’Histoire a été celle du despotisme. L’avenir immédiat est sombre et l’intervention étrangère ne fait que compliquer la situation. Mais l’acquis c’est que les peuples ont maintenant l’expérience de l’expression révolutionnaire. Cela restera dans la mémoire collective et ressurgira quand la maturation des processus en cours arrivera à imposer l’idée démocratique comme un référentiel commun. Personne ne peut prévoir les délais. купить логотип