Dans les fracas du Moyen-Orient contemporain, alors que la région se redessine sous l’effet de secousses stratégiques majeures, une autre bataille - moins visible mais tout aussi décisive - se joue : celle des consciences.
Les frappes ciblées contre l’Iran, le démantèlement progressif des réseaux armés du Hezbollah, la mise sous pression systématique des proxys régionaux de Téhéran - tout cela traduit un tournant géopolitique irréversible. L’ère de la complaisance stratégique s’achève. Une dynamique nouvelle s’installe, que certains tardent à reconnaître.
Alors que l’ordre ancien vacille, que la diplomatie se réinvente sous la contrainte du réel, une certaine pensée figée persiste à s’accrocher à ses slogans, à ses récits fossilisés. Et dans cet immobilisme, certains choisissent de s’attaquer non pas aux fauteurs de guerre, mais à ceux qui osent penser autrement. Ce n’est pas un débat qu’ils recherchent, c’est l’assignation idéologique, le tribunal moral sans appel.
J’ai rédigé, dans les heures qui ont suivi un massacre d’une brutalité glaçante, une tribune intitulée « Nous sommes tous Israéliens ». Le titre, volontairement provocateur dans sa forme mais profondément humaniste dans son essence, s’inscrivait dans la tradition des grands sursauts de solidarité universelle - à l’image de « Nous sommes tous Américains » après le 11 septembre, ou de « Je suis Charlie » à la suite des attentats de Paris.
Ce texte ne relevait ni d’un alignement politique, ni d’une adhésion idéologique. Il était un cri - un cri de conscience devant l’innommable. Il ne s’agissait pas de prendre parti pour une cause contre une autre, mais de rappeler une vérité simple : lorsqu’on assassine des civils - femmes, enfants, vieillards - dans le silence ou l’ambiguïté morale, c’est l’humanité tout entière qu’on assassine une seconde fois.
Ma position, elle, n’a jamais varié. Je défends, avec constance, le droit imprescriptible du peuple palestinien à la dignité, à l’autodétermination. Un État palestinien, tel que les Palestiniens eux-mêmes le définiront - dans sa forme comme dans sa substance - vivant aux côtés d’un État d’Israël en sécurité et reconnu.
Je n’ai jamais transigé sur ce principe fondamental : la justice pour les Palestiniens n’est pas une clause de négociation - c’est une condition sine qua non à toute paix véritable, durable, et mutuellement reconnue.
Mais aujourd’hui, alors que la parole libre devrait être le socle d’un débat responsable, certains préfèrent les invectives aux idées. Ils se croient gardiens de la morale collective, mais ne maîtrisent que le langage de la suspicion et de l’insulte. Faute d’arguments, ils se réfugient dans l’attaque personnelle, recourant à un vocabulaire d’une violence verbale indigne, où l’on convoque les métaphores animales et les insinuations les plus viles pour tenter de salir ce que l’on ne peut contredire sur le fond.
Ceux-là ne débattent pas. Ils désignent. Ils ne construisent pas une pensée, ils fabriquent un ennemi. Ils se donnent le droit de juger les consciences comme s’ils en étaient les arbitres. Mais le temps des excommunications idéologiques est révolu.
Victor Hugo, dans un éclat de lucidité, écrivait :« Vous voulez la liberté de penser ? Commencez par ne pas haïr ceux qui pensent autrement. »
Ce rappel n’a jamais été aussi vital. Car c’est précisément dans la pluralité des voix que se forge une nation solide, apaisée, et tournée vers l’avenir.
Le Maroc, notre terre, n’a jamais été le prolongement d’une idéologie unique. Il est au contraire l’héritier d’un pluralisme ancien, d’une coexistence éprouvée, d’une sagesse populaire qui rejette les extrêmes. Dans une région marquée par les fractures identitaires, notre pays a choisi depuis longtemps l’équilibre, la modernité maîtrisée, et la liberté dans le respect.
Ceux qui, aujourd’hui, cherchent à capitaliser sur la souffrance des peuples pour marquer quelques points politiques en sapant l’intégrité d’autrui, trahissent non seulement la dignité de la cause palestinienne, mais aussi l’intelligence de leur propre public. Car les peuples, eux, ne sont pas dupes. Ils savent faire la différence entre l’engagement sincère et l’instrumentalisation opportuniste.
Je continuerai, pour ma part, à écrire. À défendre une parole libre. À assumer des positions qui dérangent parfois, mais qui ne trahissent jamais mes principes.
Je continuerai à croire qu’un Moyen-Orient réconcilié est possible. Et que le Maroc, fort de sa lucidité stratégique et de sa profondeur historique, peut être un acteur porteur de ponts, pas de murs.
L’Histoire, elle, fera le tri. Et comme toujours, ce qui survivra au vacarme, ce n’est pas le tumulte des accusations, mais la clarté d’une pensée droite.
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