Ahmed Réda Chami : «Il faut repenser la gouvernance des corridors maritimes »
Ahmed Réda Chami, ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne.

Sécurité, commerce, numérique, climat : les corridors maritimes concentrent aujourd’hui les grands enjeux de la mondialisation. Lors des Atlantic Dialogues, Ahmed Réda Chami, ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne, a plaidé pour une refonte de leur gouvernance internationale, appelant à les considérer comme de véritables biens communs mondiaux, au même titre que le climat.

« Près de 90 % des échanges commerciaux mondiaux passent par la mer, et une large partie de ce volume transite par quelques grands corridors maritimes », rappelle Ahmed Réda Chami. À ses yeux, ces axes maritimes fonctionnent comme de véritables autoroutes globales, reliant l’Asie, l’Afrique, l’Europe et les Amériques à travers des itinéraires continus mais juridiquement fragmentés. Du détroit de Malacca à Bab el-Mandeb, de la mer Rouge au canal de Suez, puis jusqu’à la Méditerranée et Gibraltar, les navires suivent des routes continues, comparables à de véritables autoroutes maritimes. « Un bateau ne traverse pas des États, il traverse un corridor », résume-t-il. Pourtant, ces corridors croisent des dizaines de juridictions nationales, rendant leur gestion particulièrement complexe.Des routes vitales, mais vulnérablesCette complexité juridique et géopolitique rend ces corridors particulièrement exposés. Piraterie dans le golfe de Guinée, attaques contre des navires commerciaux, tensions militaires en Indo-Pacifique, projection de puissance des grandes puissances : les menaces sécuritaires se multiplient. « Ces espaces sont devenus extrêmement sensibles, et parfois dangereux », souligne Ahmed Réda Chami.À ces risques s’ajoutent les effets du changement climatique. Tempêtes plus fréquentes, montée du niveau de la mer, perturbation des ports : la navigation elle-même devient plus incertaine. « Il arrive que des navires soient contraints d’attendre au large, incapables d’accoster, comme on peut l’observer parfois au port de Casablanca », note-t-il.Des enjeux numériques et environnementaux majeursAu-delà des flux de marchandises, les corridors maritimes sont aussi les vecteurs de l’économie numérique mondiale. « Tout ce qui relève des "électrons” — les câbles internet sous-marins — passe également par ces corridors », rappelle l’ambassadeur. Leur vulnérabilité menace donc non seulement le commerce, mais aussi les communications mondiales.L’impact environnemental est tout aussi préoccupant : pollution maritime, nuisances sonores sous-marines, dégradation des écosystèmes et pressions sur les communautés côtières. À cela s’ajoute une question d’équité : « Certains pays profitent pleinement de ces échanges, tandis que d’autres supportent les coûts — sécurité, pollution, surveillance des côtes — sans en tirer les bénéfices économiques », observe Ahmed Réda Chami. Une asymétrie qui nourrit des tensions et appelle des mécanismes de compensation et de gouvernance plus justes.Autre levier clé : la technologie. Si les systèmes actuels permettent de localiser les navires, ils restent limités en matière d’anticipation. « Nous manquons d’outils de prédiction », note Ahmed Réda Chami.Grâce à l’intelligence artificielle, il serait possible d’anticiper congestions, incidents de sécurité ou phénomènes climatiques extrêmes, de simuler des scénarios et de prévenir les ruptures de navigation avant qu’elles ne surviennent.Une gouvernance internationale obsolètePour l’ambassadeur, le cadre actuel n’est plus adapté. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS), adoptée il y a plus de 40 ans, repose sur une logique de zones — eaux territoriales, zones économiques exclusives, haute mer — alors que les flux commerciaux suivent des corridors continus. « Un navire traverse un corridor unique, mais doit se conformer à une multitude de législations », explique-t-il. D’où son appel à une approche plus intégrée : « Il faut que les États participent collectivement à la gestion des corridors maritimes. On pourrait même envisager une convention internationale dédiée à leur organisation et à leur sécurisation.Vers des biens communs mondiaux ?Pour le diplomate marocain, la clé réside dans un changement de paradigme : considérer les corridors maritimes comme des biens communs mondiaux, au même titre que le climat. « Certes, les progrès en matière climatique restent insuffisants, mais cela ne doit pas nous décourager. Il faut appliquer cette logique aux corridors maritimes », conclut-il.Dans un monde fragmenté, où les chaînes de valeur sont sous tension, la résilience des routes maritimes apparaît désormais comme une condition essentielle de la stabilité économique, numérique et géopolitique mondiale.