Francis Perrin : « Le gazoduc Nigeria-Maroc peut changer la carte énergétique africaine »
Pour Francis Perrin, senior fellow au PCNS et directeur de recherche à l’IRIS, la crise autour du détroit d’Ormuz, la guerre en Ukraine et la recomposition des alliances énergétiques offrent au continent une opportunité historique. Dans cet entretien accordé en marge de l’African Maritime Symposium 2026, l’expert analyse les nouvelles cartes énergétiques mondiales et revient sur les enjeux stratégiques du gazoduc Nigeria-Maroc.
L’Observateur du Maroc et d’Afrique : Le blocage du détroit d’Ormuz a replacé la question énergétique au cœur des tensions mondiales. Quel impact cela peut-il avoir pour l’Afrique ?Le blocage du détroit d’Ormuz constitue une situation exceptionnelle qui a immédiatement généré des tensions sur les marchés mondiaux du pétrole, du gaz naturel liquéfié et des produits raffinés. Or, il faut rappeler que le pétrole et le gaz représentent encore environ 55 % de la consommation mondiale d’énergie. Ce sont donc des ressources absolument stratégiques. Dans ce contexte, les ressources énergétiques africaines prennent une importance nouvelle. D’autant plus que nous sommes dans une période où plusieurs facteurs se cumulent : la guerre en Ukraine, qui pousse les Européens à réduire drastiquement leurs importations russes, mais aussi les incertitudes géopolitiques au Moyen-Orient. Beaucoup de pays européens et asiatiques cherchent désormais à diversifier davantage leurs approvisionnements. Et naturellement, l’Afrique apparaît comme une alternative crédible.L’Afrique dispose-t-elle réellement d’un avantage géopolitique dans cette nouvelle configuration ?Oui, clairement. L’Afrique possède un avantage géographique majeur. Elle est entourée par l’Atlantique, l’océan Indien et la Méditerranée. Contrairement au Golfe arabo-persique, qui dépend presque exclusivement du détroit d’Ormuz, les routes maritimes africaines sont beaucoup plus diversifiées.La mer Rouge reste évidemment une zone sensible avec les tensions autour du Yémen et du détroit de Bab el-Mandeb. Mais globalement, le continent africain bénéficie d’une position géographique extrêmement stratégique pour exporter du pétrole et du gaz vers l’Europe et l’Asie. Dans le nouveau contexte mondial, cette dimension géographique devient un véritable atout géopolitique.Cette nouvelle attractivité énergétique africaine comporte-t-elle des risques ?Absolument. L’énergie représente à la fois une opportunité formidable et un risque majeur.Le premier danger, c’est celui de la dépendance aux matières premières. Beaucoup de pays africains exportent du pétrole brut ou du gaz mais ne disposent pas de capacités de raffinage suffisantes. Résultat : ils doivent importer des carburants raffinés à des prix très élevés. Cela pose une question stratégique fondamentale : faut-il continuer à exporter uniquement des matières premières ou développer davantage les capacités industrielles locales ?Le deuxième risque, c’est le piège de la rente pétrolière et gazière. Les revenus peuvent être énormes, mais ils peuvent aussi déséquilibrer toute l’économie. Une économie saine doit rester diversifiée. Il ne faut pas sacrifier l’agriculture, l’industrie ou les services au profit exclusif des hydrocarbures.Vous insistez également sur la question des compétences locales...Oui, c’est un enjeu central. Il ne suffit pas de signer des contrats avec des groupes étrangers qui viennent exploiter les ressources avec leurs propres ingénieurs et leurs propres technologies. Les projets énergétiques doivent aussi profiter au tissu économique local, aux PME, aux emplois et à la formation des compétences nationales. Cela suppose des politiques de contenu local ambitieuses et surtout une vision de long terme.Former des ingénieurs, des techniciens et des experts dans le pétrole et le gaz prend du temps. Cela doit être anticipé très en amont.Le projet de gazoduc Nigeria-Maroc est-il en train de redessiner la carte énergétique et économique de l’Afrique ? Oui, le gazoduc Nigeria-Maroc peut clairement être considéré comme un corridor stratégique d’intégration régionale pour l’Afrique. Ce projet dépasse la simple logique d’exportation de gaz. Il s’agit d’une infrastructure pensée comme un système intégré reliant l’Afrique subsaharienne, l’Afrique du Nord et, à terme, l’Europe. Au-delà de l’énergie, il structure des chaînes de valeur complètes : production d’électricité via les centrales thermiques, développement des engrais, soutien à l’agriculture et renforcement de la sécurité alimentaire.L’enjeu est donc bien plus large que le seul transport d’hydrocarbures. Le gazoduc peut devenir un levier de développement pour plusieurs pays africains situés sur son tracé, en contribuant à leur industrialisation et à la création d’emplois. Il ouvre également la perspective de connecter des pays enclavés, notamment au Sahel, aux grands réseaux énergétiques régionaux. C’est donc un projet structurant pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord-Ouest.Le Maroc possède une position particulière grâce à sa façade atlantique et à sa stratégie d’intégration économique africaine. Et le continent souffre encore d’un déficit important d’intégration régionale, notamment dans le domaine énergétique. Tous les projets capables de renforcer les connexions entre pays africains vont dans le bon sens. Le gazoduc Nigeria-Maroc s’inscrit précisément dans cette logique : créer des interconnexions, favoriser le développement industriel et renforcer les complémentarités régionales.Le grand défi sera celui du financement et de la décision finale d’investissement. On parle ici d’un projet colossal, qui nécessite des milliards de dollars. La réussite dépendra donc de la capacité du Maroc, du Nigeria et des autres pays concernés à convaincre les investisseurs, les financeurs et les futurs acheteurs de gaz. La période 2026-2027 sera probablement décisive sur ce plan.