Driss El Yazami: « La volonté d’investir des Marocains du Monde existe, il faut maintenant la structurer »
En marge du Forum national sur l’Investissement et les Marocains du Monde à Tanger, le président du CCME, Driss El Yazami, revient sur les mutations profondes de la relation entre le Maroc et sa diaspora. Entre héritage historique, montée en puissance des compétences MRE et nouveaux outils à construire, il plaide pour un changement d’échelle dans la mobilisation de l’épargne et des talents.
L’Observateur du Maroc et d’Afrique : Les transferts des MRE atteignent des niveaux record. Pourtant, leur impact sur l’investissement est jugé insuffisant...Quelle lecture en faites-vous aujourd’hui ?Driss El Yazami: Effectivement. Les transferts dépassent aujourd’hui 122 milliards de dirhams. C’est un chiffre très important, qui montre la solidité du lien économique entre la diaspora et le pays. Mais si l’on regarde la structure de l’investissement privé, la contribution des Marocains du Monde reste autour de 10 %. Cela signifie qu’il existe un potentiel largement sous-exploité. Ce constat ne traduit ni un désintérêt ni un manque de moyens. Il traduit surtout un déficit d’instruments adaptés, de lisibilité et parfois de confiance opérationnelle. Comment selon vous, faire évoluer ce lien vers davantage d’investissement productif ?Cette ambition été clairement rappelée par Sa Majesté le Roi dans son discours de novembre 2024. Aujourd’hui, la relation entre le Maroc et sa diaspora entre dans une nouvelle phase. Nous avons une diaspora plus qualifiée, plus diversifiée, avec une part importante de diplômés universitaires, d’entrepreneurs et de cadres dans des secteurs stratégiques.On parle d’environ six millions de Marocains dans le monde, dont une grande majorité installée en Europe. Et surtout, nous assistons à une évolution générationnelle : de nouvelles générations nées à l’étranger, mais toujours fortement attachées au Maroc.Cette double réalité est essentielle : intégration forte dans les pays de résidence et attachement durable au pays d’origine. Il y a aussi de l’épargne disponible, parfois non mobilisée, dans les banques ici et à l’étranger. L’enjeu est simple : la faire vivre, la réveiller, et l’orienter vers des projets utiles au développement du Royaume.Le Maroc dispose-t-il aujourd’hui des outils nécessaires pour attirer ces investissements ?Oui, incontestablement. Beaucoup de pays ont des politiques de diaspora, mais le Maroc dispose d’un dispositif ancien, continu et relativement complet. On peut citer la Fondation Hassan II, les mécanismes bancaires dédiés, les guichets d’investissement dans les CRI, l’opération Marhaba, ou encore le CCME. Plus récemment, de nouveaux outils ont été ajoutés, notamment des dispositifs d’accompagnement et de financement plus ciblés. Les analyses internationales sur les "diaspora policies” reconnaissent d’ailleurs le caractère dynamique de l’approche marocaine.Malgré cela, les résultats restent en deçà du potentiel. Quelles pistes concrètes propose le CCME dans ce cadre ?Le défi n’est plus institutionnel uniquement. Il est opérationnel. Il faut passer d’une logique d’offres dispersées à une logique de parcours d’investissement lisible, simple et intégré. Aujourd’hui, beaucoup de porteurs de projets MRE ont des idées, des compétences et des ressources, mais ils se heurtent à des difficultés d’accès à l’information et à l’accompagnement. Nous avançons deux idées structurantes. La première est celle d’instruments financiers innovants, comme les obligations diaspora. L’idée est simple : mobiliser l’épargne des Marocains du Monde de manière volontaire, transparente et sécurisée, pour financer des projets structurants. La deuxième, c’est l’ancrage territorial. Il faut renforcer le lien entre la diaspora et les régions. L’investissement ne peut pas être uniquement national ou centralisé. Il doit être régionalisé, contextualisé et connecté aux réalités locales.Vous insistez aussi sur la dimension territoriale et identitaire...Oui, parce que l’attachement des Marocains du Monde est souvent très concret. Il passe par la région d’origine, par les liens familiaux, par les histoires locales. Investir dans sa région, ce n’est pas seulement un choix économique. C’est aussi une manière de prolonger un lien affectif et symbolique avec ses origines. Des initiatives comme celles des "Ambassadeurs du Souss” montrent que cela peut fonctionner très efficacement.L’intelligence artificielle et le numérique peuvent-ils jouer un rôle dans cette dynamique ?Oui, clairement. Nous sommes dans un monde où l’accès à l’information est décisif. C’est pourquoi nous avons lancé des outils comme des chatbots pour répondre directement aux questions des Marocains du Monde. Et ce que nous observons est très clair : les demandes portent sur des projets concrets, dans l’écotourisme, l’agriculture, l’industrie, les start-ups...Cela confirme une chose essentielle : la volonté d’investir existe. Le défi aujourd’hui n’est plus de convaincre les Marocains du Monde d’aimer leur pays. Cet attachement existe déjà. Le véritable enjeu est de transformer cette énergie, cette confiance et ces compétences en projets concrets au service du développement du Royaume.