Prix des médicaments : la réforme qui divise gouvernement et pharmaciens
Présentée comme une réforme majeure destinée à rendre les médicaments plus accessibles et à soulager les finances de l'Assurance maladie obligatoire (AMO), la révision des règles de fixation des prix ne fait pas l'unanimité. Si le gouvernement met en avant un texte pensé pour réduire le reste à charge des patients et renforcer la souveraineté pharmaceutique, les pharmaciens y voit une réforme « incomplète, élaborée sans véritable concertation et porteuse de nouveaux risques pour l'équilibre du secteur».
Le débat autour de la nouvelle politique de fixation des prix des médicaments est loin d'être clos. Quelques jours après l'adoption, en Conseil de gouvernement, du décret n°2.25.631 modifiant le dispositif en vigueur depuis 2013, la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc est montée au créneau pour dénoncer un texte qui, selon elle, ne répond pas aux difficultés structurelles du secteur.Dans un communiqué adressé à l'opinion publique, l'organisation professionnelle estime que les amendements introduits « ne corrigent pas les dysfonctionnements structurels engendrés par le décret de 2013 », mais risquent plutôt de « reproduire les mêmes effets négatifs, voire de les aggraver »."Effets contre-productifs"Pour la Confédération, le nouveau dispositif ne permettra pas de résoudre le problème des ruptures d'approvisionnement qui touchent régulièrement le marché national. Elle craint, au contraire, que la baisse des prix n'accélère le retrait des médicaments à faible marge commerciale, compromettant ainsi l'accès des patients aux traitements les moins coûteux.Les représentants des pharmaciens s'inquiètent également des conséquences sur la souveraineté pharmaceutique nationale. Selon eux, les choix retenus ne créent pas les conditions nécessaires pour soutenir l'industrie pharmaceutique marocaine, alors même que la couverture des besoins par la production locale serait passée, selon leurs chiffres, d'environ 80 % à près de 50 %, au profit des importations.Autre sujet de préoccupation : les mécanismes retenus pour diminuer le prix des médicaments les plus chers. La Confédération juge leur portée limitée et estime qu'ils profiteront davantage à certains laboratoires pharmaceutiques ainsi qu'aux organismes gestionnaires de l'assurance maladie qu'aux ménages eux-mêmes.Elle alerte également sur la situation économique des pharmacies d'officine, déjà fragilisées par la baisse progressive de leurs marges. En l'absence de mesures d'accompagnement, la réforme pourrait, selon la confédération, accentuer cette vulnérabilité. L'organisation rappelle à cet égard les recommandations formulées par le Conseil de la concurrence, qui préconisait de diversifier les missions des pharmacies en leur permettant de développer de nouveaux services de santé afin de réduire leur dépendance aux seules marges réalisées sur les médicaments.Méthode vivement contestéeAu-delà du contenu du décret, c'est aussi la démarche suivie par le ministère de la Santé qui est remise en cause par les pharmaciens. Ces derniers disent « avoir accueilli avec regret et étonnement l'adoption du texte par le Conseil de gouvernement du 22 juillet ». La confédération estime que les observations formulées par les professionnels tout au long des concertations n'ont finalement pas été retenues.Tout en réaffirmant son soutien de principe à toute réforme destinée à réduire le prix des médicaments coûteux, à améliorer l'accès aux soins et à préserver l'équilibre financier de l'AMO, elle dénonce une concertation qu'elle qualifie de « purement formelle ». Selon ses responsables, les propositions des représentants des pharmaciens n'auraient pas été intégrées dans la version finale du décret, avant que la Confédération ne soit progressivement écartée des discussions. Une approche jugée «non démocratique » par l'organisation, qui affirme représenter quelque 14.000 pharmaciens à travers le Royaume.Une réforme indispensableFace à ces critiques, le ministère de la Santé et de la Protection sociale défend une réforme qu'il présente comme une réponse aux profondes mutations du système de santé. Présenté par le ministre Amine Tahraoui, le décret adopté par le Conseil de gouvernement modifie les modalités de fixation du prix de vente au public des médicaments fabriqués localement comme de ceux importés.Selon le ministre, cette réforme s'inscrit dans le prolongement de la généralisation de l'Assurance maladie obligatoire et de la mise en œuvre de la loi-cadre 06.22 relative au système national de santé, qui érige la politique du médicament en levier garantissant la disponibilité, la qualité et l'accessibilité des produits de santé. À plusieurs reprises, aussi bien devant le Conseil de gouvernement que lors de la séance des questions orales à la Chambre des représentants, Amine Tahraoui a insisté sur la nécessité d'adapter un système devenu, selon lui, inadapté aux nouveaux enjeux sanitaires et financiers.Le ministre rappelle notamment que l'élargissement de la couverture médicale s'est traduit par une forte progression des dépenses pharmaceutiques. À lui seul, le remboursement des médicaments a augmenté de 31 % entre 2022 et 2024. Une évolution qui, selon le ministre, justifie une révision des mécanismes de fixation des prix afin d'assurer la soutenabilité financière de l'AMO.Nouvelle méthodeLe nouveau décret introduit en effet plusieurs changements majeurs. Pour les médicaments princeps, le prix de vente au public sera désormais déterminé sur la base du tarif le plus bas observé parmi les pays de référence retenus par l'administration. Les médicaments importés bénéficieront d'une réduction importante de la majoration appliquée à leur prix, celle-ci passant de 10 % à 2,5 %, dans la limite des droits de douane effectivement acquittés.Le gouvernement revoit également les modalités de fixation des prix des médicaments génériques et biosimilaires. Ceux-ci seront désormais calculés selon un pourcentage de réduction appliqué au prix du médicament d'origine, mettant fin à l'ancien système de calcul progressif jugé complexe. La réforme cible également les médicaments dont le prix dépasse 300 dirhams. Ces traitements feront l'objet d'une révision spécifique, là encore sur la base du prix le plus bas pratiqué dans les pays de référence.Autre évolution notable : les révisions tarifaires interviendront désormais tous les trois ans, contre cinq auparavant, avec l'introduction d'un mécanisme de révision automatique pour les médicaments génériques. Le texte renforce par ailleurs les obligations de transparence imposées aux laboratoires pharmaceutiques, qui devront communiquer de manière plus détaillée les coûts de production, d'importation et de distribution afin de justifier leurs propositions tarifaires.Réduire la facturePour le ministère, ces nouvelles dispositions poursuivent plusieurs objectifs simultanément : améliorer l'accès aux traitements, réduire le reste à charge des ménages, contenir les dépenses de l'assurance maladie et renforcer la compétitivité de l'industrie pharmaceutique nationale. Le gouvernement estime également que cette réforme permettra de générer près d'un milliard de dirhams d'économies par an, au bénéfice à la fois des assurés et des régimes de couverture médicale.Conscient toutefois des inquiétudes exprimées par les pharmaciens, l'Exécutif assure avoir veillé à préserver l'équilibre économique des officines. Selon Amine Tahraoui, la réforme a été élaborée à l'issue de plus de trente réunions de concertation avec les industriels, les représentants des pharmaciens et les organismes d'assurance. L'objectif, explique-t-il au parlement, était de parvenir à un dispositif conciliant baisse des prix, maintien de la production nationale et stabilité du réseau des pharmacies.Reste désormais à vérifier si cet équilibre résistera à l'épreuve du terrain. Car si tous les acteurs s'accordent sur la nécessité de rendre les médicaments plus accessibles, ils divergent encore profondément sur les moyens d'y parvenir et sur les conséquences que cette réforme pourrait avoir pour l'avenir de la pharmacie d'officine au Maroc.