Mostra de Venise 2026. Shaden Safieddine Tazi remporte le prix Orizzonti du meilleur court métrage
À la Mostra de Venise, la réalisatrice maroco-libanaise Shaden Safieddine Tazi a imposé une voix singulière avec « Quelques instants de bonheur », récompensé par le prix Orizzonti du meilleur court métrage. Entre exil, mémoire, famille et distance, son cinéma transforme les fragilités intimes en récits universels. Une jeune œuvre déjà traversée par une question essentielle : comment filmer ce qui nous sépare, et ce qui continue malgré tout de nous relier ?
À Venise, son nom est apparu au palmarès aux côtés des grands rendez-vous du cinéma international. Shaden Safieddine Tazi a remporté le prix Orizzonti du meilleur court métrage pour Quelques instants de bonheur, un documentaire de 18 minutes présenté dans la sélection officielle de la 83ᵉ Mostra.La récompense vient couronner un parcours encore jeune, mais déjà marqué par une écriture personnelle. Une écriture qui ne cherche ni l'effet spectaculaire ni la démonstration. Chez la cinéaste, le cinéma semble plutôt naître dans les interstices : une voix au téléphone, une image sur un écran, un silence, une absence, une mémoire qui vacille.Filmer la distanceQuelques instants de bonheur part d'une expérience profondément contemporaine : celle de regarder une guerre depuis l'autre côté d'un écran.Le film suit une jeune cinéaste libanaise installée à Paris, qui observe à distance les bombardements au Liban. Depuis son lit, elle communique quotidiennement avec son père resté au pays et commence à enregistrer sa vie numérique. Captures d'écran, messages, voix familiales et silences deviennent alors la matière même du film.Ce dispositif pourrait sembler froid. Il devient, entre les mains de Safieddine Tazi, profondément humain. Car derrière les écrans, il y a les corps absents. Derrière les conversations, il y a la peur. Et derrière la distance géographique, une proximité affective qui refuse de disparaître.Plutôt que de reconstituer la guerre, la jeune réalisatrice a choisi « de filmer ce regard à distance, avec ce qu'il comporte d'impuissance, de culpabilité et d'intimité ».Une cinéaste entre plusieurs mondesCette manière de filmer n'est peut-être pas étrangère à son propre parcours. Shaden Safieddine Tazi est une réalisatrice libano-marocaine basée à Paris, diplômée de Columbia University en études cinématographiques et médiatiques. Elle a également travaillé comme assistante d'enseignement, collaboratrice éditoriale pour A Rabbit's Foot et consultante en scénario.Son parcours traverse ainsi plusieurs géographies et plusieurs cultures : le Maroc, le Liban, les États-Unis, puis la France. Cette circulation se retrouve dans ses films, où les questions d'appartenance, d'éloignement et de mémoire occupent une place centrale.À Venise, cette dimension a pris une résonance particulière. La cinéaste a décrit son film comme une œuvre « intime » et « sans compromis, portant également, selon elle, un message de paix. »De la mémoire familiale à la mémoire collectiveAvant Venise, il y avait Un jour tout va disparaître. Dans ce court métrage de fiction de 17 minutes, la réalisatrice raconte le retour d'Amira, 21 ans, dans sa ville natale de Marrakech. Elle y retrouve son grand-père atteint de la maladie d'Alzheimer et découvre qu'elle est devenue la seule personne de la famille qu'il a oubliée.Le film travaille déjà les thèmes qui traversent aujourd'hui son cinéma : le temps qui échappe, les liens familiaux fragilisés, la mémoire et la peur de perdre ce qui nous constitue. Il a notamment reçu le prix de la meilleure photographie au Festival du film de Tanger et a circulé dans plusieurs manifestations internationales.La mémoire individuelle devient alors une porte vers quelque chose de plus vaste. Chez Safieddine Tazi, perdre un souvenir n'est jamais seulement une affaire personnelle. Cela interroge ce que nous conservons, ce que nous transmettons et ce qui disparaît avec nous.Un cinéma qui refuse les frontièresCe qui frappe dans son parcours est aussi la manière dont les frontières artistiques semblent s'effacer. Elle passe de la fiction au documentaire, du récit familial à l'histoire collective, du cinéma au travail éditorial. Son approche se nourrit également de références artistiques diverses, notamment Forough Farrokhzad, Lucrecia Martel, Derek Jarman et Nan Goldin.Cette ouverture se retrouve dans sa conception même du cinéma. Il ne s'agit pas de reproduire le réel, mais de trouver la forme juste pour l'approcher.Dans Quelques instants de bonheur, cette forme passe par le téléphone et les traces numériques. Le dispositif devient langage. L'écran, souvent considéré comme une distance supplémentaire, devient paradoxalement un lieu de rencontre entre un père et sa fille, entre un pays et ceux qui l'ont quitté.Marrakech, une étape décisiveLe parcours de Shaden Safieddine Tazi rappelle également le rôle que peuvent jouer les plateformes d'accompagnement dans l'émergence d'une nouvelle génération de cinéastes.En 2025, elle participait aux Ateliers de l'Atlas, le programme professionnel du Festival international du film de Marrakech. Elle y présentait notamment Today, I Am 25 Years Old, son projet de premier long métrage. Cette expérience a été décisive pour la jeune réalisatrice car elle lui a permis de rencontrer réalisateurs, producteurs, programmateurs et professionnels de l'industrie. Ces rencontres ont notamment contribué à faire circuler son travail et à ouvrir la voie vers de nouvelles sélections internationales.Le chemin vers Venise est ainsi aussi celui des rencontres. Un festival ne se résume pas à une projection : il peut devenir un lieu où se nouent les connexions capables de modifier le destin d'un film.Après le court, le longLe prix de Venise n'est donc pas un aboutissement, mais une étape. Shaden Safieddine Tazi travaille aujourd'hui au développement de son premier long métrage, Today, I Am 25 Years Old, sélectionné aux Ateliers de l'Atlas en 2025. Le projet suit Faten, une jeune Libanaise exilée en Afrique de l'Ouest, et Samir, à travers un voyage qui les conduit vers Beyrouth. La réalisatrice y revendique une réappropriation du road movie depuis un regard féminin, en transformant la route en espace de réflexion sur l'amour, la solitude et la tendresse.Dans une autre perspective, elle travaille également sur le documentaire I Haven't Lived Anything, tandis que son parcours continue de se construire entre écriture, réalisation et production.Une voix qui prend le temps de se construireIl serait tentant, après Venise, de résumer Shaden Safieddine Tazi à une jeune réalisatrice marocaine distinguée sur l'une des plus grandes scènes du cinéma mondial. Ce serait pourtant réduire son travail à son palmarès.Ce qui se dessine déjà derrière ses films est plus intéressant : une cinéaste attentive aux traces, aux silences et aux liens fragiles. Une réalisatrice qui regarde les frontières non comme des lignes fixes, mais comme des espaces d'expérience. Et qui transforme des histoires apparemment intimes, un grand-père qui oublie, un père qui reste au Liban, une fille qui regarde son pays depuis Paris, en récits capables de toucher au collectif.À Venise, Quelques instants de bonheur a trouvé un écho international. Mais derrière le prix, il y a surtout une promesse : celle d'un cinéma qui avance à hauteur humaine, sans bruit inutile, en faisant confiance à la puissance d'une voix, d'un visage ou d'une image.Chez Shaden Safieddine Tazi, quelques instants peuvent suffire pour raconter une absence, une mémoire, une guerre et peut-être, malgré tout, une forme de bonheur.