Dans la course aux voix, l’image des enfants s’invite parfois dans les meetings, rassemblements et contenus de campagne. Participation citoyenne, initiation politique ou mise en scène électorale : la frontière peut rapidement devenir floue. L’association « Touche pas à mon enfant » alerte sur les risques d’instrumentalisation, tandis que les spécialistes mettent en garde contre les effets possibles d’une exposition politique précoce sur l’image de soi, l’équilibre psychologique, la construction personnelle et la vie numérique du mineur. Éclairage.
À mesure que la campagne électorale investit les rues, les meetings et les réseaux sociaux, une présence assez particulière attire l’attention : celle des enfants aux côtés des candidats et dans certaines activités à caractère électoral. Photos et vidéos de campagne, rassemblements, prises de parole, danse et chant ou simple apparition aux côtés d’un parent : Des scènes qui n’ont pas manqué d’alerter les défenseurs des droits des enfants.Car derrière la recherche de proximité et d’émotion, c’est la place de l’enfant dans l’espace public qui est en jeu. Peut-il être mobilisé comme un élément de communication destiné à attendrir l’électeur, à « humaniser » un candidat ou à véhiculer une image de famille et de proximité ? Pour l’organisation « Touche pas à mon enfant », la réponse est sans ambiguïté. Dans un communiqué consacré à la question, elle exprime son inquiétude face à « des pratiques qui consistent à associer des enfants à des activités et rassemblements électoraux et à utiliser leur présence, leur image ou leur innocence dans la promotion politique », déplore l’ONG.« L’enfant n’est pas un outil de propagande »Condamnant ces pratiques, Najat Anouar, présidente de « Touche pas à mon enfant », dénonce une « utilisation » de l’enfant qui le fait sortir de son statut de sujet de protection pour le placer au service d’une stratégie de communication. « Les enfants ne sont pas un moyen de propagande politique. Leur présence ou leur image ne devraient pas servir à influencer les électeurs, susciter leur sympathie ou promouvoir un candidat ou une liste électorale », proclame l’activiste.Pour la présidente de l’ONG, cette question ne relève donc pas d’un simple choix de communication. L’organisation appelle par ailleurs les partis, les candidats et les différents acteurs électoraux à ne pas associer les enfants à des activités de propagande et à ne pas exploiter leur image ou leur présence à des fins électorales. Responsabilisant familles et acteurs de la protection de l’enfance, elle en appelle à la vigilance face à ces pratiques.Au-delà de la période électorale, le message est celui d’une responsabilité collective : « Le respect de l’enfance n’est pas seulement une obligation juridique et un engagement fondé sur les droits, mais aussi une responsabilité éthique et sociale partagée », souligne Anouar. Lorsque l’enfant se retrouve au cœur de « la mise en scène » électorale, à partir de quel moment cette présence devient-elle problématique ? C’est ici que la question quitte le seul terrain des droits pour toucher à celui des mécanismes sociaux et psychologiques.Capital émotionnelPour Dr Mohammed Houbib, chercheur en psychologie sociale, l’utilisation de l’image de l’enfant dans une campagne électorale est loin d’être neutre. « L’enfant n’y apparaît généralement pas comme un acteur capable de défendre une position politique, mais comme une figure associée à l’innocence, à l’espoir et à l’avenir », analyse le chercheur. Sa présence peut alors contribuer à humaniser le candidat, susciter la sympathie et conférer une dimension morale ou affective au discours politique, ajoute-t-il.C’est dans ce mécanisme que le chercheur situe la notion de « capital émotionnel », qu’il présente comme une métaphore sociologique. «L’émotion suscitée par l’image de l’enfant peut être transformée en sentiment de proximité, voire potentiellement en adhésion électorale. Une telle mise en scène risque ainsi de déplacer l’attention du citoyen des programmes et des responsabilités politiques vers une communication davantage fondée sur l’affect », détaille le psychosociologue.Un bon côtéLe chercheur nuance toutefois son propos : toute participation d’un enfant à la vie citoyenne ne constitue pas, en soi, une instrumentalisation. Décryptage ? « Découvrir les institutions, participer à des activités civiques adaptées à son âge ou être sensibilisé aux questions publiques peut au contraire être bénéfique. La frontière est franchie lorsque la participation devient imposée, scénarisée, partisane ou destinée à promouvoir directement un candidat », nous explique Dr Houbib qui confère à cette expérience un aspect initiatique.« La véritable question est alors de savoir si l’enfant est acteur de sa participation ou simple support de la communication des adultes», soutient-il. Cette distinction est d’autant plus importante lorsque l’image de l’enfant est largement diffusée... sur le net et sur les réseaux sociaux toutes catégories confondues. Une apparition ponctuelle ne permet pas, à elle seule, de conclure à des conséquences psychologiques déterminées.Auto-perception En revanche, selon Dr Houbib, une exposition répétée, imposée ou fortement médiatisée peut transmettre implicitement à l’enfant l’idée que son visage, sa parole, ses gestes ou sa présence peuvent être mobilisés par les adultes pour obtenir visibilité, sympathie ou avantage politique. « À terme, cette logique peut peser sur le rapport de l’enfant à sa propre image. Lorsque l’attention et la reconnaissance sont liées à sa capacité à apparaître devant les caméras ou à répondre aux attentes des adultes, il peut progressivement associer sa valeur personnelle à son image publique », analyse le psychosociologue.
Une photo publiée pendant la campagne ne disparaît pas nécessairement avec la fin du scrutin
Ce dernier évoque également un autre risque et de taille : « L’enfant peut se retrouver prématurément associé à une identité politique qu’il n’a pas réellement choisie, avec une exposition potentielle aux moqueries, aux commentaires hostiles ou aux conflits de loyauté », met en garde le spécialiste. Une exposition précoce à un univers profondément clivant et conflictuel et souvent sans y être préparé et sans les bons outils.Traces indélébilesLe problème prend une autre dimension avec les réseaux sociaux et la durée de vie des images. Une photographie publiée pendant une campagne ne disparaît pas nécessairement avec la fin du scrutin. Elle peut continuer à circuler alors que l’enfant grandit et que son rapport à cette « affiliation politique » évolue.Pour Dr Houbib, le consentement des parents ne suffit donc pas à épuiser la question sur le plan éthique. « L’âge, la maturité, la compréhension de la situation, la capacité de l’enfant à donner un véritable assentiment et, surtout, son droit de refuser doivent également être pris en considération », insiste le spécialiste.L’enjeu n’est ainsi pas d’éloigner systématiquement les enfants de toute forme de vie citoyenne. Il est de leur permettre d’y prendre part en tant que sujets informés et protégés, sans les transformer en instruments de communication électorale. « Dans une démocratie, l’enfant peut avoir une voix, mais il ne devrait jamais servir de voix d’emprunt aux ambitions des adultes », résume le chercheur.Et qu’en dit la loi ?Au-delà des considérations éthiques et psychosociologiques, la question se pose également sur le terrain juridique. Selon Dr Amal Sayeh, juriste, le Maroc dispose déjà d’une batterie de textes pouvant être mobilisés pour assurer la protection de l’enfant, même si le cadre électoral ne prévoit pas, une disposition spécifique consacrée à l’implication des mineurs dans les campagnes.« L’article 32 de la Constitution notamment consacre la protection de l’enfance et l’intérêt supérieur de l’enfant. Aussi la Convention internationale relative aux droits de l’enfant, ratifiée par le Maroc, dont l’article 36 prévoit une protection contre les différentes formes d’exploitation », énumère la juriste qui évoque par ailleurs la loi 27-14 relative à la lutte contre la traite des personnes ainsi que les dispositions relatives à la protection des mineurs.Elle met également en avant la question de l’utilisation de l’image de l’enfant et de la protection des données personnelles, notamment au regard de la loi 09-08. « La loi n° 09-08, promulguée par le Dahir n° 1-09-15 du 18 février 2009, est le texte juridique fondateur qui encadre la protection des personnes physiques à l'égard du traitement des données à caractère personnel au Maroc. Elle vise à garantir le respect de la vie privée des citoyens face au développement du numérique et de l'informatique. La protection des enfants et de leur image entre dans ce cadre », ajoute Dr Sayeh.Strictement interditCette dernière, nous rappelle par ailleurs qu’au Maroc, l'emploi des enfants de moins de 15 ans est strictement interdit par la loi, notamment à travers le Code du travail et la Constitution. « Le Code du travail marocain prévoit plusieurs garanties pour protéger les mineurs. L’article 143 de la loi n° 65-99 interdit en effet leur emploi avant 15 ans révolus », tranche la juriste. Cette dernière note cependant que cette loi ne prend sens dans ce cas de figure que si l’enfant est « recruté » et « rémunéré » pour son labour dans le cadre de ces campagnes.D’autres dispositions encadrent ensuite leurs conditions de travail : l’article 145 soumet notamment la participation des moins de 18 ans à des spectacles publics à une autorisation de l’inspection du travail, tandis que l’article 172 interdit le travail de nuit aux moins de 16 ans. Certains travaux dangereux sont par ailleurs interdits aux moins de 18 ans. Le non-respect de l’interdiction d’employer les moins de 15 ans est passible d’une amende de 25.000 à 30.000 dirhams, pouvant être alourdie en cas de récidive.Si ces dispositions concernent directement le travail des mineurs, leur application à la participation d’enfants aux campagnes électorales dépend toutefois de la nature de leur implication. « La question est donc de savoir à partir de quel moment une simple présence ou exposition devient une activité assimilable à une forme d’exploitation ou de travail », précise la juriste.Vie privée Le point central, selon Dr Amal Sayeh, tient toutefois à l'absence d'une disposition électorale explicitement dédiée à cette pratique. « Il y a vide juridique sur la sanction électorale directe », estime-t-elle, tout en considérant que certaines situations peuvent relever d'autres fondements juridiques, notamment lorsqu'il y a exploitation de l'enfant ou atteinte à sa vie privée. Cette lecture pose donc une question de fond : faut-il aller vers une interdiction électorale explicite de l'exploitation des mineurs dans les campagnes, ou le dispositif juridique existant permet-il déjà de protéger suffisamment l'enfant contre ce type d'exposition ?À l'heure où l'image constitue une composante essentielle des campagnes électorales, protéger l'enfant suppose aussi de s'interroger sur ce que les adultes choisissent de montrer, mais surtout sur ce qu'ils choisissent de faire de son image. L'enjeu dépasse ainsi le seul temps électoral : il touche à la capacité collective à considérer l'enfant non comme un ressort émotionnel de la communication politique, mais comme un sujet de droits dont l'intérêt supérieur et la dignité doivent rester au premier plan.