L’académicien et ancien ministre Lahcen Haddad a remonté, source après source, toute la chaîne médiatique de l’histoire selon laquelle 68 filles d’un orphelinat d’Ifrane auraient été transportées par l’armée marocaine jusqu’à la frontière de Sebta. En confrontant le témoignage initial aux articles qui l’ont repris, à l’origine probable du chiffre 68 et, enfin, au fact-checking d’EFE Verifica, il met en lumière la manière dont une information de troisième main, dépourvue de preuves publiques, a progressivement été transformée par certains médias et relais politiques en « preuve » à charge contre le Maroc.
Comment une affirmation non vérifiée peut-elle, en quelques heures, se transformer en « information », puis en argument politique contre le Maroc ? Lahcen Haddad a entrepris de reconstituer la trajectoire de l’histoire des « 68 filles d’un orphelinat d’Ifrane », supposément conduites par l’armée marocaine jusqu’à la frontière de Sebta et contraintes de la franchir le 30 juillet.
Le point de départ retrouvé par l’ancien ministre est une intervention dans El Programa de Ana Rosa, diffusé par Telecinco. Un habitant de Sebta prénommé Juan José y rapporte ce qu’un travailleur d’un centre d’accueil lui aurait raconté. Selon cette version, 68 filles âgées de 10 à 14 ans auraient expliqué à ce travailleur qu’elles avaient été réveillées vers 5 heures du matin, placées dans un autobus par des militaires marocains puis conduites à la frontière. Mediaset présente bien Juan José comme celui qui rapporte les propos supposément recueillis par ce travailleur. (Média Set Infinity)
Une information de troisième main
C’est précisément là que se situe, selon la reconstitution de Haddad, la première faiblesse de la chaîne de transmission : les jeunes filles ne témoignent pas directement, le travailleur censé avoir recueilli leurs confidences n’est pas interrogé publiquement et Juan José rapporte donc ce qu’une autre personne lui aurait dit avoir entendu.
EFE Verifica arrivera au même constat. Son enquête relève que ni le travailleur, ni le centre d’accueil, ni l’orphelinat marocain concerné ne sont identifiés dans le témoignage. Aucun document, plainte, image ou témoignage direct d’une des mineures n’est fourni pour corroborer l’histoire. (EFE Verifica)
Malgré cette absence de preuves publiques, l’information change rapidement de statut au fil de sa circulation médiatique.
Le 16 septembre, Libertad Digital publie sous la signature de Yésica Sánchez un article titré de manière affirmative : « Le Maroc a envoyé 68 filles d’un orphelinat à Ceuta ». Le média précise dans son texte que l’information repose sur le récit de Juan José, lequel dit lui-même tenir cette version d’un travailleur du centre d’accueil. (Libertad Digital)
Pour Haddad, un glissement décisif s’opère ainsi entre le degré de certitude de la source et celui du titre : une allégation transmise indirectement devient une affirmation.
De l’allégation à « l’invasion »
Le récit est ensuite repris par La Bandera. Dans un premier article, le média titre : « Le Maroc a utilisé 68 filles d’un orphelinat pour l’invasion de Ceuta ». L’illustration est explicitement légendée par le site comme une « image IA ». (La Bandera)
La mécanique change alors d’échelle. Il ne s’agit plus seulement d’évoquer le récit attribué aux jeunes filles : leur transfert supposé est intégré à une lecture politique des événements de Sebta.
Le récit circule ensuite sur les réseaux sociaux. Pablo Haro, notamment, relaie l’affirmation concernant l’armée marocaine, tandis que Santiago Abascal, président de Vox, reprend l’article de Libertad Digitalen accusant le gouvernement espagnol de continuer à « disculper le Maroc ». (remaja.twstalker.com)
La distinction entre une information vérifiée et une allégation en attente de confirmation tend alors à disparaître au fil des reprises.
D’où viennent les « 68 » ?
L’un des éléments les plus intéressants du recoupement effectué par Lahcen Haddad concerne le chiffre lui-même.
Car un groupe comptant presque exactement ce nombre de mineurs a réellement existé à Sebta.
Le 1er septembre, El Pueblo de Ceuta rapportait le transfert de 67 à 68 mineurs depuis le campement improvisé situé près de la mosquée de Sidi Embarek vers une nouvelle structure d’accueil au Tarajal. Le groupe était essentiellement composé de filles, mais comprenait également deux garçons maintenus dans ce dispositif en raison de circonstances particulières. Le chiffre avait été communiqué par Abdellah Mustafa, président de l’association de quartier de Sidi Embarek. (El Pueblo de Ceuta)
Ce fait documenté ne prouve évidemment pas, à lui seul, que le chiffre utilisé dans le récit de l’orphelinat provient de cet épisode. Mais sa proximité numérique constitue une piste relevée par Haddad.
Fait notable, La Bandera a elle-même publié par la suite un second article revenant sur cette coïncidence. Le média reconnaît que le chiffre de 67 à 68 mineurs transférés de Sidi Embarek est documenté, tout en soulignant qu’aucun élément public ne permet d’établir qu’il s’agit du même groupe. Surtout, ce nouvel article reconnaît que l’accusation contre l’armée marocaine reste « pendiente de corroboración », c’est-à-dire en attente de corroboration, et non un fait démontré. (La Bandera)
Une nuance importante qui contraste avec le titre catégorique publié auparavant par le même média.
EFE Verifica remonte à son tour à la source
Le 17 septembre, EFE Verifica se saisit de l’affaire et soumet l’accusation à une vérification.
Sa conclusion est sans ambiguïté sur l’état des preuves disponibles : « No hay pruebas », autrement dit, « il n’existe aucune preuve » permettant d’établir que l’armée marocaine a sorti 68 filles d’un orphelinat, les a transportées en autobus jusqu’à la frontière puis contraintes à entrer à Sebta. (EFE Verifica)
EFE établit à son tour la chaîne originelle : des mineures auraient parlé à un travailleur d’un centre ; celui-ci aurait raconté leur histoire à Juan José ; ce dernier l’a ensuite exposée sur Telecinco.
L’agence espagnole sollicite également le gouvernement de Sebta. Celui-ci lui répond qu’il n’a officiellement aucune connaissance d’un transfert présentant ces caractéristiques. Les sources du gouvernement local consultées par EFE expriment en outre des doutes sur le fait qu’un travailleur des services sociaux ait transmis un récit dans les termes rapportés à la télévision. (EFE Verifica)
La vérification souligne encore qu’aucune des mineures n’a livré de témoignage public permettant d’étayer directement l’accusation.
Une démonstration sur la circulation de l’information
La démarche de Lahcen Haddad ne consiste donc pas seulement à contester une information concernant le Maroc. Elle vise à montrer comment se construit et se consolide un récit médiatique lorsque les précautions liées à la nature des sources disparaissent progressivement.
Dans le cas étudié, la chaîne peut être reconstituée : un témoin rapporte les propos supposés d’un travailleur qui rapporte lui-même les propos supposés de mineures ; l’allégation est reprise sous forme affirmative par des médias ; une illustration générée par intelligence artificielle lui donne une représentation visuelle ; des acteurs politiques et des comptes influents la diffusent ensuite sur les réseaux sociaux ; la répétition lui confère progressivement l’apparence d’un fait établi.
Parallèlement, un chiffre réel — les 67 à 68 mineurs effectivement transférés à l’intérieur de Sebta — apparaît dans le même contexte migratoire, sans qu’aucune preuve disponible ne permette de relier ce groupe à un supposé orphelinat d’Ifrane ou à une opération de l’armée marocaine. (El Pueblo de Ceuta)
Le cas est d’autant plus révélateur que le fact-checking intervient après la diffusion massive du récit. EFE Verifica a depuis intégré cette affaire à son dossier consacré aux désinformations entourant la crise migratoire de Sebta, rappelant que l’accusation repose sur un témoignage indirect et que les autorités locales disent ne disposer d’aucune confirmation officielle. (EFE Verifica)
Le travail de recoupement présenté par Lahcen Haddad met ainsi en évidence un mécanisme classique de désinformation ou, à tout le moins, de transformation d’une allégation non vérifiée en certitude médiatique : source indirecte, absence de preuves accessibles, disparition progressive du conditionnel, titre affirmatif, illustration spectaculaire, amplification politique et répétition sur les réseaux sociaux.
Dans l’affaire des « 68 filles d’Ifrane », une chose est aujourd’hui vérifiable : l’accusation a largement circulé. Ce qui ne l’est pas, selon EFE Verifica et les éléments publics disponibles, c’est le fait central qu’elle prétend établir : aucune preuve n’a été produite démontrant que l’armée marocaine aurait transporté 68 filles d’un orphelinat d’Ifrane jusqu’à la frontière de Sebta pour les obliger à la franchir. (EFE Verifica)