Un éditorial n’est pas une consigne

L’éditorial publié par Ahmed Charai, éditeur et président de notre groupe, a suscité de nombreuses réactions. Il y a eu des désaccords, ce qui est parfaitement légitime. Il y a eu des questions sincères, auxquelles il est normal de répondre. Mais il y a eu aussi des insultes, des agressions verbales, des procès d’intention et une critique parfois gratuite, davantage dirigée contre une personne ou un courant que contre le contenu même du texte.

je ne répondrai pas à cette dernière catégorie de réactions, et je pense lui aussi, comme je le connais depuis 25 ans n’a jamais voulu polémiquer. Il donne son avis et s’en va .Commençons donc par le principe.Qu’un éditeur exprime, dans un éditorial signé, une conviction et une vision n’a rien d’anormal. C’est une pratique ancienne dans de grandes traditions de presse à travers le monde, même si nous y sommes peut-être moins habitués au Maroc. Et pourquoi pas qu’il y ai un début ! Notre nation n’a-t-elle pas cette ambition ? Je pense qu’il est temps qu’on s’y mette en tant que médias !Il faut surtout éviter une confusion : un éditorial de l’éditeur n’est pas une instruction donnée aux journalistes.Le journaliste fait son métier. Il informe, enquête, vérifie, questionne, confronte les points de vue et conserve sa liberté d’analyse. L’éditeur, lui, porte la responsabilité d’un groupe de presse, mais aussi une certaine vision de son rôle dans la société et de la contribution qu’il entend apporter au débat public. Lorsqu’il souhaite exprimer une conviction, il le fait en son nom, publiquement, dans un texte signé. Les responsabilités sont ainsi parfaitement identifiables.C’est exactement ce qu’a fait Ahmed Charai.On peut partager son analyse ou la contester. C’est le principe même du débat. Mais encore faut-il discuter ce qu’il a réellement écrit. Il a pris soin de préciser qu’il ne s’agissait ni d’un alignement, ni d’un appel au vote, ni d’un chèque en blanc. Il n’a demandé à personne de le suivre et encore moins à la rédaction d’épouser sa position. Il a fait un choix intellectuel et politique qu’il assume au titre de la responsabilité que lui confèrent ses fonctions d’éditeur et de président du groupe.Certains ont demandé : pourquoi maintenant ?La question mérite d’être posée. Mais pourquoi faudrait-il attendre une campagne électorale pour réfléchir au Maroc de demain ? Les grandes orientations d’un pays, son modèle économique et social, ses élites, sa gouvernance, sa capacité à se renouveler et à préparer une nouvelle génération ne deviennent pas soudainement des sujets légitimes quelques semaines avant une élection. Ils le sont aujourd’hui.C’est dans cet esprit qu’il faut lire cet éditorial : non comme une consigne électorale, mais comme la contribution assumée d’un éditeur au débat sur l’avenir du pays.Je connais suffisamment Ahmed Charai pour savoir qu’il n’a pas pris cette position pour plaire, pour rendre service à quelqu’un, pour obtenir quoi que ce soit ou pour combattre un autre parti. Il l’a prise par conviction. On peut contester cette conviction. On peut lui opposer des faits, des arguments ou une autre vision du Maroc. C’est même souhaitable. Mais transformer un désaccord en attaque personnelle ne répond à aucune des questions qu’il a posées.La rédaction continuera à informer, enquêter, questionner et analyser avec la même liberté. Les responsables politiques évoqués aujourd’hui dans un éditorial resteront demain soumis aux mêmes questions, aux mêmes exigences et au même regard critique que les autres.Il n’y a donc ni contradiction ni ambiguïté. Il y a simplement deux responsabilités différentes qui doivent pouvoir coexister : celle d’un éditeur qui assume publiquement une vision et celle de journalistes qui conservent pleinement leur liberté d’analyse.Peut-être devons-nous aussi nous habituer à cette maturité dans notre débat public : accepter qu’une conviction puisse être exprimée sans devenir une consigne, qu’un désaccord puisse exister sans devenir une guerre, et qu’une opinion puisse être combattue par une autre opinion plutôt que par l’insulte.C’est aussi cela, une presse moderne. Et c’est surtout cela, le pluralisme.