Réforme de la santé : cinq ans après, le défi de l’accès aux soins
Un système plus performant et des soins plus accessibles

Cinq ans après le lancement de la réforme du système national de santé, le Maroc affiche des avancées majeures mais au-delà des chantiers engagés, la question de leur impact sur l’expérience patient reste centrale. Bilan croisé de cinq ans à partir d’un document analytique de Dr Tayeb Hamdi, Chercheur en Politiques et Systèmes de Santé et du rapport du Comité de pilotage de la réforme du système national de santé.

La réforme du système de santé a changé d’échelle en cinq ans. L’effort budgétaire, l’extension de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), la réorganisation de la gouvernance et les investissements dans les infrastructures ont marqué cette période. Mais son bilan ne se résume pas aux chantiers lancés ou aux montants engagés. Il se mesure aussi par l’amélioration de l’expérience patient et par l’accès effectif au parcours de soins.C’est précisément sur cette distinction que s’appuie Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, dans son document « Refonte du système de santé au Maroc : cinq ans après». Si l’analyste reconnaît des « avancées structurelles et budgétaires majeures », il estime toutefois que le principal défi consiste désormais à réduire l’écart entre la réforme dans les textes et l’expérience quotidienne du citoyen.Des chantiers qui s’accélèrentSur le plan financier, les chiffres témoignent d'un effort important. Le budget de la santé est passé de 19,7 milliards de dirhams en 2021 à 42,4 milliards prévus en 2026, soit plus du double en cinq ans. Pour Dr Hamdi, cette progression constitue l’un des principaux acquis structurels de la réforme.Le ministère de la Santé et de la Protection sociale met, de son côté, en avant l’accélération des investissements dans les infrastructures. Lors de la réunion du Comité de pilotage de la réforme, tenue le 14 avril 2026 à Rabat, le ministre Amine Tehraoui avait annoncé l’achèvement de 15 projets hospitaliers en 2026, avec près de 3.000 lits supplémentaires à travers les différentes régions du Royaume.Le ministère souligne également l’achèvement du programme de réhabilitation de 1.400 établissements de soins de santé primaires, ainsi que le lancement d’un nouveau programme portant sur 1.600 centres supplémentaires, dont 500 au cours de 2026.Ces données viennent compléter le constat dressé par Dr Hamdi : la réforme ne se limite pas à l’AMO, mais repose aussi sur une transformation de l’offre de soins et des structures chargées de la prendre en charge.Accès effectifLa généralisation de l’AMO constitue l’un des marqueurs majeurs de la réforme. Selon le bilan de Dr Hamdi, 32 millions de personnes étaient immatriculées en 2025, soit 88% de la population. « Mais seulement 25,6 millions étaient considérées comme bénéficiaires effectifs, soit environ 71% de la population » note le spécialiste. Selon les estimations de ce dernier, elles seraient 8,54 millions de personnes encore exclues de l’accès réel aux soins.Le point soulevé par le chercheur est donc moins celui de l’immatriculation que celui de l’utilisation effective des droits. Il distingue ainsi quatre niveaux : l’immatriculation, l’ouverture des droits, la capacité financière à les utiliser et, enfin, l’accès à une prestation disponible et de qualité.Le ministère, de son côté, documente plusieurs chantiers destinés à améliorer cette accessibilité. Il cite notamment la mise à niveau des centres de santé de proximité, l’opérationnalisation progressive des Groupements Sanitaires Territoriaux (GST) et le développement de nouveaux établissements hospitaliers.L’expérience pilote du GST de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, selon le ministère, s’est notamment traduite par une augmentation du nombre de patients pris en charge, une hausse des effectifs médicaux et une amélioration de la coordination entre les établissements de santé de la région.Chantier territorial et ressources La proximité des soins constitue précisément l’un des objectifs affichés par la réforme. Le ministère affirme par ailleurs vouloir accélérer le déploiement des Groupements Sanitaires Territoriaux afin d’assurer un meilleur équilibre territorial de l’offre.Mais pour Dr Hamdi, l’équation territoriale ne pourra être résolue sans s’attaquer au déficit de professionnels de santé.Son document estime la pénurie à environ 30.000 médecins et plus de 60.000 autres professionnels de santé. Il relève également une forte concentration territoriale : 75% des professionnels seraient concentrés dans seulement trois régions sur douze à savoir: Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Marrakech-Safi. Cette fracture territoriale accentue les difficultés d'accès effectif aux soins pour une large frange de la population.Le spécialiste pointe également un déséquilibre entre les secteurs public, privé et l’étranger, ainsi qu’un exode médical qu’il qualifie de structurel. Selon les chiffres présentés dans son analyse, environ un tiers des médecins marocains exerce à l’étranger. Face à cette problématique, le ministère met notamment en avant la hausse des effectifs médicaux observée dans la première expérience des GST et la poursuite des grands projets hospitaliers.Mais ces réalisations ne règlent pas, à elles seules, la question de la disponibilité et de la répartition durable des compétences. C’est l’un des chantiers sur lesquels les deux lectures du bilan se rejoignent : la réforme des structures doit aller de pair avec le renforcement du capital humain.Hôpital public, plus attractif Le rôle du secteur public constitue un autre point de tension dans l’analyse de Dr Hamdi. Selon les chiffres qu’il avance, 91% des remboursements de l’AMO sont captés par le secteur privé, contre 9% pour le public. À la CNOPS, le coût moyen par dossier de maladie serait par ailleurs 5,6 fois plus élevé dans le privé que dans le public.Pour le spécialiste, ces données plaident en faveur d’un renforcement de l’hôpital public, qu’il considère comme un pilier du système et un instrument d’accès aux soins pour tous. Il appelle notamment à moderniser les infrastructures, améliorer les conditions de travail et renforcer la gouvernance, la transparence et par extension l’attractivité de l’hôpital public.Le ministère présente justement un important programme d’investissement hospitalier. Il indique que 15 projets hospitaliers doivent être achevés en 2026, avec près de 3.000 lits supplémentaires, tandis que le programme de création de six Centres hospitaliers universitaires se poursuit avec un investissement de plus de 20,6 milliards de dirhams et une capacité d’environ 3.807 lits.Le CHU Mohammed VI d’Agadir est cité par le ministère comme exemple d’hôpital de nouvelle génération, notamment en raison de ses équipements technologiques.Le bilan montre ainsi une réforme qui investit massivement dans l’offre hospitalière. Mais la question soulevée par Dr Hamdi reste celle de l’utilisation de cette capacité : quels moyens humains, quelle qualité de prise en charge et quelle accessibilité financière pour le patient ?Le reste à charge, angle mort de la réforme ?C’est probablement sur le terrain financier que l’analyse de Dr Hamdi se fait la plus critique. Selon son document, plus de 52% des dépenses de santé restent à la charge des ménages. Il avance également un taux de 41,5% de Marocains renonçant aux soins pour des raisons économiques, dont 36% parmi les assurés et 60% parmi les non-assurés.Le spécialiste estime que l’AMO ne peut pleinement jouer son rôle de protection tant que les assurés doivent avancer des montants importants pour accéder aux soins. Il pointe notamment l’écart entre les tarifs nationaux de référence et les prix pratiqués, les tarifs de référence n’ayant, selon son analyse, pas été révisés depuis 2006.C’est donc l’un des sujets qui reste à suivre dans l’évaluation de la réforme : l’augmentation de l’offre et de la couverture se traduira-t-elle par une réduction suffisamment visible de la charge financière supportée par les ménages ?PréventionDans son analyse, Dr Tayeb Hamdi insiste également sur le changement de logique : Investir davantage dans la prévention et la médecine de premier recours. « Le système reste encore trop orienté vers la prise en charge des maladies une fois qu’elles sont installées, alors que le dépistage et le suivi précoce peuvent éviter certaines complications », soutient le chercheur.Il plaide notamment pour une généralisation progressive du tiers payant ambulatoire et pour un forfait national de prévention sans avance de frais, incluant le dépistage du diabète et de l’hypertension, certains dépistages des cancers, la santé maternelle et infantile, la vaccination et l’éducation thérapeutique.Sur ce volet, le ministère met surtout en avant la réhabilitation des centres de soins de santé primaires, avec 1.400 établissements déjà réhabilités et 1.600 autres programmés. La logique est également celle d’un rapprochement des soins du citoyen, même si le bilan présenté par le ministère ne détaille pas l’impact de ces investissements sur le recours à la prévention ou le renoncement aux soins.Le numérique, outil de transformationAutre dimension mise en avant par le ministère : la transformation numérique. Le taux de finalisation des données du projet de carte sanitaire a atteint environ 95%, tandis qu’une plateforme numérique nationale intégrée regroupant les données des secteurs public et privé a été finalisée dans sa phase de développement.Le ministère annonce également le déploiement progressif en 2026 du Dossier Médical Partagé et de la Feuille de Soins Électronique, destinés à améliorer la continuité des soins et la coordination des parcours. Le système d’aide médicale urgente (SAMU) fait également l’objet d’un déploiement progressif, à partir du modèle régional mis en place à Rabat-Salé-Kénitra.À cela s’ajoute la modernisation de « Chikaya Santé », avec un système national intégré de gestion des réclamations des usagers et un centre national d’écoute. Ces chantiers répondent à une partie des préoccupations de gouvernance formulées par Dr Hamdi, qui appelle à davantage de transparence, d’évaluation et de contrôle. Pour lui, la création de nouvelles institutions et structures n’apportera ses fruits que si elle s’accompagne d’objectifs mesurables et d’une évaluation régulière des résultats.Assurance, une cléAu terme de son analyse, Dr Hamdi considère que la réforme a posé des bases importantes, sa prochaine phase doit être cependant jugée à partir d’un critère central : l’accès effectif aux soins. Il préconise notamment la révision des tarifs nationaux de référence, la généralisation progressive du tiers payant ambulatoire, le renforcement de la prévention, la réforme de la formation des professionnels et la restauration de l’attractivité du secteur public.Le ministère, pour sa part, présente une réforme toujours en phase d’accélération, avec des projets hospitaliers, des centres de santé réhabilités, de nouvelles structures territoriales et une transformation numérique en cours. Entre ces deux lectures, le bilan des cinq premières années fait apparaître un constat commun : l’architecture du nouveau système est désormais largement engagée.La prochaine étape devra surtout permettre d’en mesurer les effets concrets sur l’expérience patient, la proximité des soins, leur qualité et leur coût pour les ménages. «L’assurance maladie ne doit pas rester une carte dans un portefeuille, mais devenir une véritable clé ouvrant l’accès au parcours de soins », conclut Dr Hamdi.