Interdire les réseaux aux mineurs : la mission impossible du gouvernement ?
Déconnecter les mineurs, un sacré défi

Le gouvernement El Mansouri veut déconnecter les mineurs. Son programme 2026-2031 prévoit une loi interdisant aux moins de 15 ans l’accès aux réseaux sociaux et aux jeux électroniques jugés dangereux, ainsi qu’un programme national pour « l’enfance numérique». Mais entre l’ambition affichée et son application concrète, plusieurs questions restent en suspens.

Dans son programme 2026-2031, le gouvernement El Mansouri prévoit un nouveau chantier consacré à la protection des enfants dans l’environnement numérique. Parmi les mesures annoncées figure l’élaboration d’une loi visant à interdire aux moins de 15 ans l’accès aux réseaux sociaux ainsi qu’à certains jeux électroniques jugés dangereux. Une mesure qui entend mieux encadrer l’accès des enfants au numérique et renforcer leur protection face aux risques liés à une exposition précoce et excessive aux plateformes sociales. Au menu : interdiction des smartphones dans les établissements d’enseignement primaire, renforcement de l’éducation numérique dans les programmes scolaires, outils de contrôle et d’accompagnement parental et création d’un label « Espace ami de l’enfance numérique ». Une approche qui dépasse donc la seule interdiction. L’objectif affiché est de construire un environnement numérique « save » davantage adapté à l’âge de l’enfant, en combinant restriction, éducation et accompagnement familial.Mais une question s’impose déjà : « comment contrôler concrètement l’âge de millions d’utilisateurs marocains sur des plateformes mondiales ? Et comment, entant que pays «consommateur » de ces technologies, interdire aux moins de 15 ans l’accès aux réseaux sociaux ?GenèseL’annonce actuelle est loin de tomber du ciel. Elle constitue plutôt l’aboutissement d’une réflexion engagée depuis plusieurs mois autour de la nécessité de combler le vide juridique marocain face à l’explosion des usages numériques chez les enfants. En juillet 2025 déjà, Mohamed Mehdi Bensaid, alors ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, annonçait la préparation d’un projet de loi destiné notamment à lutter contre l’exploitation des enfants sur les réseaux sociaux.Le constat dressé à l’époque était simple : le Code pénal pouvait intervenir dans certaines situations, mais il ne suffisait plus à encadrer l’ensemble des nouvelles pratiques numériques. Le futur texte devait notamment s’attaquer à la création de contenus mettant en scène des personnes vulnérables et renforcer la protection des enfants exposés sur les plateformes.Le volet éducatif était déjà présent. Le ministère travaillait avec la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) sur des campagnes de sensibilisation destinées aux familles et aux jeunes. Quelques mois plus tard, en novembre 2025, le projet prenait une dimension beaucoup plus large. Il ne s’agissait plus seulement de protéger les enfants contre leur exploitation en ligne, mais de réfléchir à une « véritable régulation de l’espace numérique ». Le projet évoqué à l’époque prévoyait notamment d’élargir les compétences de la HACA dans le domaine des contenus numériques, d’imposer aux grandes plateformes étrangères la désignation d’un représentant au Maroc, de renforcer le contrôle parental et de lutter contre les contenus incitant à la violence, à la haine ou au terrorisme. Le texte devait également s’inspirer du Digital Services Act européen, avec l’ambition de responsabiliser davantage les plateformes.Le test réelUn an plus tard, le gouvernement fraichement nommé, franchit donc le pas en inscrivant explicitement dans son programme l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. « La question n’est plus seulement de savoir s’il faut légiférer, mais comment cette loi pourrait réellement fonctionner et être appliquée», remarque Hassan Kherjouj, spécialiste en ingénierie sociale et en marketing digital.Si sur le papier, fixer la limite à 15 ans paraît plutôt simple. Dans la réalité numérique, c’est une autre histoire. Comment une plateforme saura-t-elle qu’un utilisateur marocain à 14 ans et non 17 ou 25 ans ? Faudra-t-il fournir une pièce d’identité ? Utiliser une identité numérique nationale ? Passer par un système de reconnaissance faciale ? Comment garantir que la vérification de l’âge ne devienne pas une nouvelle porte d’entrée vers la collecte massive de données personnelles ? et surtout comment réussir à impliquer et enrôler les plateformes pour mettre ces contrôles en application ? Le programme gouvernemental ne donne pour l’instant pas les réponses à ces questions. Il ne précise pas non plus les critères permettant de déterminer quels jeux électroniques seront considérés comme «dangereux ». Or, c’est précisément là que se jouera une grande partie de la crédibilité du futur dispositif. Enjeux économiques« Pour vérifier l’âge des utilisateurs, les plateformes ne manquent pas de moyens pour ce faire même si le mineur arrive à déjouer les mécanismes initiaux et à tricher en se faisant passer pour un adulte. Leurs algorithmes sont si efficaces qu’ils arrivent au bout de quelques jours d’utilisation à dévoiler la supercherie et à deviner l’âge réel de l’utilisateur selon ses centres d’intérêts, ses activités, ses photos et même sa messagerie et ses appels audio », nous explique le spécialiste.Pour ce dernier, le véritable défi serait ailleurs. « Le casse-tête serait de convaincre ces plateformes de « sacrifier » des millions d’utilisateurs mineurs. Pour ces géants du numérique, renoncer à une telle audience représente une perte considérable, dans un modèle économique où chaque utilisateur compte et où la rentabilité reste le principal moteur », argumente-t-il.Limites techniquesOr, le Maroc n’a pas encore les moyens techniques d’un véritable contrôle comme l’explique Kherjouj à L’Observateur du Maroc et d’Afrique. C’est précisément le point sur lequel insiste cet expert en marketing numérique et développement informatique, qui pointe les limites techniques et géopolitiques d’une telle régulation. « L’intention est certes légitime, mais la faisabilité technique reste le principal obstacle », insiste-t-il.Pour Kherjouj, le problème ne réside pas dans la capacité du Maroc à adopter une loi. Le véritable défi commence après son adoption : « comment faire appliquer cette loi à des plateformes dont les infrastructures, les données et les algorithmes échappent largement au territoire et au contrôle national ? », s’interroge-t-il. YouTube, Meta, TikTok, mais aussi Discord ou Telegram fonctionnent à l’échelle mondiale. Le Maroc peut édicter des obligations, mais il doit ensuite obtenir la coopération de plateformes privées dont les intérêts sont avant tout économiques.Avec un marché marocain de taille limitée comparé à ceux de l’Union européenne, de l’Inde ou des États-Unis, Rabat ne dispose pas du même poids de négociation. Pour l’expert, les grandes plateformes sont davantage susceptibles de se conformer aux réglementations des marchés représentant d’énormes enjeux avec plusieurs centaines de millions d’utilisateurs. Le problème est également technologique. Les données des utilisateurs marocains peuvent être hébergées ou traitées sur des infrastructures situées à l’étranger. Quant à la modération des contenus, elle repose largement sur des systèmes algorithmiques et des infrastructures qui ne sont pas sous le contrôle direct de l’État marocain."Une interdiction seule ne suffira pas"L’interdiction peut constituer un signal fort. Elle peut également responsabiliser les plateformes et donner aux parents un cadre clair. Mais elle risque d’être facilement contournée si elle n’est pas accompagnée d’un véritable dispositif technique, éducatif et social. Un adolescent privé de TikTok pourra se tourner vers une autre application. Un compte peut être créé avec l’âge d’un parent. Une connexion peut passer par un autre appareil ou un autre service. Et l’apparition permanente de nouvelles plateformes rend difficile toute stratégie fondée uniquement sur une liste d’applications à interdire.Interdire les smartphones à l’école primaire, renforcer l’éducation numérique, outiller les parents et instaurer un accès progressif aux technologies selon l’âge constituent autant de mesures qui peuvent agir sur les usages plutôt que de simplement tenter de les supprimer. Pour Hassan Kherjouj, cette dimension est essentielle. À ses yeux, la future loi pourrait finalement avoir davantage de valeur comme « cadre éthique, éducatif et responsabilisant » que comme système de contrôle absolu. Massivement connectésLes chiffres disponibles donnent par ailleurs une idée de l’ampleur du défi. La dernière Enquête nationale sur la famille du Haut-Commissariat au Plan apporte un éclairage particulièrement intéressant sur les usages des enfants âgés de 5 à 17 ans. Selon le HCP, 61,3 % des enfants de cette tranche d’âge utilisent les technologies de l’information et de la communication. Cette proportion grimpe à 67,6 % en milieu urbain, contre 51,4 % en milieu rural.Et si l’intensité d’usage reste modérée pour une majorité, la situation est loin d’être anodine. Près de la moitié des enfants concernés passent moins d’une heure par jour dans la sphère numérique, tandis que 40,3 % y consacrent entre une et trois heures. Mais près d’un enfant sur dix, soit 9,9 %, affiche déjà un usage intensif. Autre chiffre qui devrait retenir l’attention: 35,1 % des enfants utilisent les TIC sans aucun encadrement parental. La proportion atteint 42,5 % en milieu rural, contre 31,4 % en milieu urbain.Concernant les réseaux sociaux, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) avait déjà tiré la sonnette d’alarme dans son avis consacré à un «environnement numérique inclusif et protecteur des enfants ». Son enquête, menée auprès de 1.293 enfants et jeunes Marocains âgés de 8 à 28 ans, révélait que 80 % utilisent régulièrement Internet et 70 % fréquentent les réseaux sociaux. Plus de 43% des personnes interrogées rapportent des troubles du sommeil, 35,6 % des conflits avec leur famille ou leurs amis et 41,5 % une baisse de leurs performances scolaires. Un tiers déclarent avoir été confrontés au cyberharcèlement. Plus inquiétant encore, 40 % partagent leurs données personnelles avec des inconnus, tandis que 40 % ne maîtrisent pas les paramètres de confidentialité de leurs profils.Ces chiffres ne décrivent pas uniquement une jeunesse « accro » aux écrans. Ils révèlent surtout « une exposition massive à un environnement que les enfants ne sont pas toujours en mesure de comprendre ou de maîtrise », met en garde le CESE. C’est précisément sur ce terrain que la future loi veut et doit intervenir.