Drame de Salé : la détresse maternelle peut-elle tuer ?
Eviter le pire, l'entourage joue un rôle primordial

À Salé, une mère et ses deux enfants ont perdu la vie dans des circonstances tragiques. Alors que l'hypothèse d'une dépression post-partum est évoquée, ce drame remet en lumière une souffrance maternelle parfois invisible et dont les conséquences peuvent devenir tragiques. Baby blues, dépression post-partum, psychose puerpérale… Où se situe la frontière entre le bouleversement émotionnel après une naissance et l'urgence psychiatrique ? Éclairage de la spécialiste.

Le drame a bouleversé le quartier Tabriquet, à Salé. Lundi soir, une mère et ses deux enfants ont été retrouvés morts à leur domicile, dans des circonstances qui orientent, selon les premiers éléments rapportés, vers un double homicide suivi d'un suicide. C'est le père qui a découvert les corps à son retour au domicile familial. Son épouse a été retrouvée pendue, tandis que les deux enfants, un nourrisson âgé d'à peine un mois et un garçon de huit ans atteint d'un trouble du spectre de l'autisme, ne présentaient plus de signes de vie.Selon les premières informations, la mère aurait mis fin aux jours de ses deux enfants avant de se suicider. L'hypothèse d'une éventuelle dépression post-partum est également évoquée pour tenter de comprendre les circonstances de cette tragédie. Elle reste toutefois à établir. Une femme sans histoires et une mère de famille aimante selon les témoignages de ses voisins, aucune information confirmée ne permet pour le moment de déterminer ses motivations ni son éventuel état psychologique à l’heure du drame.Baby blues, assez fréquentAu-delà de l'émotion suscitée par cette affaire, cette tragédie soulève une question particulièrement délicate : jusqu'où peuvent conduire les troubles psychiques liés à la période qui suit un accouchement ? Et comment reconnaître une souffrance maternelle qui dépasse le baby blues « habituel » pour devenir une urgence médicale et psychiatrique ?« Souvent confondus, le baby blues et la dépression post-partum recouvrent pourtant deux réalités psychologiques distinctes. Le premier est une réaction émotionnelle fréquente quasi physiologique et transitoire qui survient après la naissance, tandis que la seconde constitue un véritable trouble psychiatrique nécessitant une prise en charge », explique à L’Observateur du Maroc et d’Afrique, Nadia Moâtassim, psychologue clinicienne.Selon la spécialiste, le baby blues touche entre 50 et 80 % des mères. Il apparaît généralement entre le deuxième et le cinquième jour après l'accouchement, parfois jusqu'au dixième jour, et disparaît spontanément au bout de quinze jours au maximum. « Cette période peut se traduire par une grande sensibilité émotionnelle, des pleurs faciles, une irritabilité inhabituelle, des sautes d'humeur, un sentiment de vulnérabilité et une fatigue importante » décrit la psychologue. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ces manifestations : la chute brutale des hormones après l'accouchement, l'épuisement physique, le manque de sommeil, mais aussi le bouleversement psychologique lié au passage de la grossesse à la maternité, détaille Dr Moâtassim. « Dans la majorité des cas, le repos, l'écoute et le soutien de l'entourage permettent à la mère de traverser cette période sans traitement médical particulier », ajoute-t-elle.Dépression post-partum, risque suicidairePar contre, la dépression post-partum relève, en revanche, d'une autre réalité. Elle toucherait environ 15 à 20 % des mères et peut également concerner les pères. « Contrairement au baby blues, elle ne disparaît pas spontanément au bout de quelques jours et peut s'installer progressivement dans les premières semaines ou les premiers mois suivant la naissance, voire au cours de la première année », explique la psychologue.« La dépression post-partum est une véritable pathologie psychiatrique, un trouble de l'humeur qui s'installe dans la durée et nécessite une prise en charge médicale », souligne Nadia Moâtassim. Une pathologie qui se manifeste notamment par une tristesse persistante, une perte d'intérêt et de plaisir, une fatigue écrasante qui ne cède pas au repos, des troubles du sommeil et de l'appétit, ainsi qu'un sentiment profond d'incapacité et de culpabilité. « Certaines mères ont le sentiment de ne pas être à la hauteur, se considèrent comme de mauvaises mères ou éprouvent des difficultés à établir un lien affectif avec leur bébé », décrit Dr Moâtassim.
Une souffrance extrême qui peut devenir destructrice
Un mal être qui s’aggrave avec l'anxiété persistante, les pensées sombres et les idées suicidaires qui font également partie du tableau clinique. La spécialiste insiste par ailleurs sur le caractère multifactoriel de cette pathologie. Décryptage ? « La vulnérabilité biologique et hormonale peut se conjuguer à des antécédents personnels ou familiaux de dépression ou de troubles anxieux, à une histoire personnelle difficile, mais aussi à des facteurs sociaux et environnementaux : isolement, manque de soutien conjugal ou familial, précarité, stress, grossesse ou accouchement difficiles », explique la clinicienne.Au fond du gouffre Lorsqu'elle devient sévère, la dépression post-partum peut avoir des conséquences dramatiques. Le risque suicidaire constitue l'une des complications les plus préoccupantes. « Oui, la dépression post-partum sévère peut mener au suicide », affirme Nadia Moâtassim, rappelant que le suicide figure parmi les principales causes de mortalité maternelle au cours de la première année suivant l'accouchement.Pour comprendre ce qui peut se produire dans l'esprit d'une mère confrontée à une telle détresse, la psychologue évoque un mécanisme d'effondrement psychique et une profonde altération de la perception de soi et de l'avenir. « La mère peut être envahie par une culpabilité pathologique, se convaincre qu'elle est incapable de prendre soin de son enfant et avoir le sentiment que son conjoint ou son bébé seraient mieux sans elle», détaille la spécialiste. La souffrance devient alors tellement envahissante que la mère dépressive peut finir par percevoir le suicide comme salutaire.« Dans la dépression post-partum sévère, la mère est prisonnière d'une vision totalement négative d'elle-même, du monde et de l'avenir », explique-t-elle. Il ne s'agit donc pas simplement d'une tristesse passagère ou d'une difficulté à s'adapter à la maternité, mais d'une souffrance psychique réelle qui peut altérer profondément le fonctionnement quotidien. Les conséquences ne concernent pas uniquement la mère. La dépression peut également perturber la construction du lien mère-enfant et avoir des répercussions sur le développement psycho-affectif et moteur du bébé, insiste la spécialiste.Psychose puerpérale : une urgence psychiatriqueMais la dépression post-partum et le passage à l'acte contre l'enfant ne doivent pas être systématiquement associés. Nadia Moâtassim apporte une distinction importante : « Le fait qu'une mère tue son enfant n'est généralement pas le produit d'une dépression post-partum classique, mais relève d'une autre pathologie psychiatrique beaucoup plus rare et grave : la psychose post-partum, ou psychose puerpérale».Cette affection rare, qui toucherait environ une à deux femmes sur 1.000, survient généralement de manière brutale au cours des premières semaines suivant l'accouchement. « Elle se caractérise par une rupture avec la réalité, pouvant s'accompagner d'hallucinations, de délires, de confusion mentale et de modifications importantes du comportement », explique la psychologue.Selon cette dernière, la mère peut entendre des voix, notamment des voix qui lui ordonnent de faire du mal à son enfant. Elle peut également développer des croyances délirantes, être persuadée que son bébé a été échangé, qu'il est possédé ou que des personnes cherchent à lui nuire. Dans certains cas, la spécialiste évoque le mécanisme du délire altruiste. « Dans un état psychotique ou dépressif sévère, la mère peut être convaincue que son enfant est condamné à souffrir, qu'il court un danger ou que le monde est trop cruel pour lui. Son jugement étant profondément altéré, elle peut alors interpréter un acte violent comme une manière de le protéger ou de lui épargner des souffrances », analyse-t-elle.Pour Dr Nadia Moâtassim, « il ne s'agit pas d'un manque d'amour ni d'une transformation en tueuse par méchanceté. C'est un effondrement du système de pensée lié à un état psychotique ». Si la psychose puerpérale demeure une affection rare, elle constitue cependant une urgence psychiatrique majeure en raison de l'imprévisibilité du passage à l'acte, aussi bien suicidaire qu'hétéro-agressif.Signes d’alerteComment éviter le pire et comment reconnaître une mère en grande détresse avant que la situation ne dégénère ? Pour Nadia Moâtassim, certains changements de comportement doivent retenir particulièrement l'attention de l'entourage et des professionnels de santé. Dans le cas d'une dépression post-partum sévère, « une insomnie persistante constitue notamment un signal préoccupant. Le désinvestissement affectif envers le nourrisson, la difficulté à le regarder ou à s'occuper de lui peuvent également alerter » souligne-t-elle. À l'inverse, certaines mères développent un comportement de surveillance excessif, vérifiant constamment la respiration de leur bébé ou refusant de le confier à quiconque par peur qu'il lui arrive quelque chose.« Les paroles exprimant un désespoir profond doivent aussi être prises au sérieux. « Le bébé serait mieux sans moi », « Je gâche tout » ou encore « Je n'en peux plus, je veux que tout s'arrête » sont autant de formulations qui peuvent traduire une souffrance psychique importante », précise Dr Moâtassim. La spécialiste attire également l'attention sur le sentiment « d'anesthésie affective » : certaines mères disent ne rien ressentir pour leur enfant et éprouvent une culpabilité immense à ce sujet. Le repli sur soi, le refus de communiquer, de s'alimenter, de prendre soin de soi ou d'accepter l'aide de l'entourage constituent d'autres signaux préoccupants.Les manifestations de la psychose post-partum sont encore plus alarmantes. « Elles peuvent se traduire par des changements brutaux de comportement, une agitation inhabituelle, un débit de parole très rapide, des propos incohérents ou, à l'inverse, un mutisme accompagné d'un regard fixe », enumère la spécialiste. D’après cette dernière, des croyances étranges, des idées de persécution, des hallucinations ou une confusion mentale doivent immédiatement faire suspecter une rupture avec la réalité. « Les changements émotionnels extrêmes, comme le passage soudain des rires aux pleurs ou une agressivité inhabituelle, méritent également une attention particulière », recommande la psychologue.Ne la laissez pas seule !Face à ces manifestations, l'entourage joue un rôle essentiel. Encore faut-il savoir reconnaître la détresse maternelle et ne pas la réduire à une simple fatigue ou à une difficulté passagère liée à l'arrivée du bébé. « L'accompagnement doit commencer dès l'apparition de signes persistants de souffrance. Le médecin généraliste, le gynécologue, la sage-femme, le pédiatre ou un professionnel de la santé mentale peuvent être sollicités pour évaluer la situation et orienter la mère vers une prise en charge adaptée », insiste Dr Moâtassim.Cette prise en charge peut associer une psychothérapie, notamment une thérapie cognitivo-comportementale, un accompagnement psychologique et, lorsque cela est nécessaire, un traitement antidépresseur compatible avec l'allaitement, sous prescription et suivi médical. En présence d'idées suicidaires, de propos délirants, d'hallucinations ou d'une rupture avec la réalité, la situation relève en revanche de l'urgence psychiatrique. Une évaluation médicale immédiate s'impose. « La mère ne doit pas être laissée seule avec le nourrisson en attendant l'intervention des professionnels de santé », insiste la spécialiste.Au-delà des situations extrêmes, la spécialiste rappelle un enjeu majeur : la santé psychique de la mère doit faire partie intégrante du suivi autour de la naissance. « Les premiers signes de détresse ne doivent ni être minimisés ni considérés comme une fatalité de la maternité », conclut la psychologue.