Entretien Exclusif – Bantunani : « Il y’a trop d’artistes chewing-gum, l’authenticité se perd »

Pour sa première venue au Maroc, la star de l’Afrofunk, Bantunani, a accepté de se prêter à l’exercice de l’interview avec L’Observateur du Maroc et d’Afrique et Lobservateur.info. Lors de cet entretien, nous avons discuté de tous les aspects de l’univers de l’artiste Congolais. Ses sources d’inspiration, sa manière de créer la musique, ses engagements intellectuels, sa relation avec l’occident, avec Nietzsche, son retour au Congo, ses impressions sur le Maroc et il nous a même fait quelques confidences ! 

Entretien réalisé par Hamza Makraoui 

 

Lobservateur.info : C’est la première fois que vous venez au Maroc, quel est votre sentiment ?

Bantunani : C’est la première fois, oui, mais ça ne sera pas la dernière fois. Je suis vraiment étonné de voir un pays africain qui sincèrement est très développé. Moi je viens de Kinshasa, je ne critique pas le gouvernement congolais, mais je dis qu’il faudrait franchement s’inspirer du Maroc. C’est un pays qui n’a pas autant de ressources naturelles que le Congo, mais le pays se développe et je vois une jeunesse qui étudie et veut changer quelque chose en Afrique. Peut-être que le système du Royaume fait en sorte que ce soit stable. Artistiquement, ça vit, et au niveau culturel, le Maroc est un pays-continent comme le Congo. Il y a beaucoup d’instruments traditionnels et il y a cette culture orale qui a une place centrale comme chez les berbères par exemple. Il me faudrait au minimum 2 mois pour m’imprégner de ce … « Soupir d’exaltation ».

 

 

Vous avez fait des études d’informatique. Comment alliez-vous votre art et l’informatique ?

Tout à fait, je suis de formation « informaticien expert en sécurité informatique ». C’est vraiment ma formation initiale. L’informatique m’a beaucoup aider dans ma musique. Aujourd’hui, la musique est essentiellement numérique. J’appréhende le monde et lorsque je compose, je me pose un peu comme si j’étais un ingénieur réseau, je commence par la couche physique, ensuite la couche réseau, la couche transport puis la couche émotionnelle pour moi c’est la couche application. C’est à dire ce que l’individu en tant que soit, garde. En d’autres termes, s’il n’y a pas de mélodie dans une musique, alors ça n’a aucun intérêt. Je fais en sorte que la musique accompagne au maximum la mélodie pour garder cette… (Soupir exaltation).

 

D’aucuns vous considère comme le trait d’union entre la musique noir-américaine et la musique africaine. Un commentaire ?

Attention, ce n’est pas moi qui dit ça mais la presse. Pour ma part j’avais dit un jour que j’aurais voulu être le chaînon manquant entre la musique noire-américaine et la musique africaine. J’emprunte des guitares folks mais je garde également des guitares Sebene congolaises, j’emprunte des batteries mais je garde aussi le positionnement des chants bantous. Et d’ailleurs aujourd’hui je suis au Maroc pour essayer d’être le chaînon manquant entre la musique Gnawa et la musique congolaise. D’ailleurs demain et après demain, je dois rencontrer des Maalems. Le prochain album et ça c’est une confidence et une exclusivité, il s’appellera Mektoub ou Gnawa Trance. Ça sera vraiment un album teinté du Maroc et de Casablanca. Donc il y’a trois titres possibles : Casablanca, Mektoub, ou Gnawa Trance. Lequel tu préfère ? (Rires).

 

Parlez-nous un peu du Congo.. Vous y êtes rentrer pour y vivre ?

Je n’ai pas grandit au Congo, donc je suis rentrer il y a un an pour y vivre. Avant on me critiquait sur les réseaux sociaux, on me flinguait de « diaspourrie » et pas de diaspora, de me servir du Congo. Mais j’ai avec le Congo, un rapport d’honnêteté. Je suis un artiste. Je ne peux pas tout le temps chanter pour mentir sur l’occident, l’occident c’est le paradis etc.. Non l’occident ce n’est pas le paradis. J’ai vécu en France, on a travaillé très très dur pour avoir un peu de respect. En France on est pas toujours chez nous et c’est très difficile à accepter. C’est ce que j’essaye d’expliquer à mon frère africain, il y a des artistes qui nous mentent sur la France. Des images de beauté, de femmes, de facilité, non.. Il faut travailler très dur voire trois plus quand tu es née immigré. Et j’ai grandit avec ce regard d’immigré, c’est pour ça que l’on retrouve cette notion de réalisme. J’aime la France, j’aime toute les nations mais l’Histoire reste l’Histoire, il subsiste des blessures. Là quand je suis au Congo, je vois une grande misère, une grande détresse et une grande jeunesse qui a envie de changer les choses, mais il y a toujours cet élément qui manque et qui fait que les choses ne groovent pas. La musique s’arrête. Mais moi je suis rentré au pays avec la ferme intention de faire changer les choses à travers mon art. Je ne suis pas un Fally Ipupa, moi je fais de la musique avec ma conscience c’est à dire que je dis aux gens qu’on peut danser ensemble mais qu’il faut que les pieds suivent le cerveau.

 

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Les gens parlent d’un nouveau style musical, mais pour moi ça ne l’est pas, c’est vraiment de la fusion. Je m’appuies sur ce que mes oreilles d’enfant ont écouté. Ça va de de la musique arabe, du James Brown, Nina simone, Mounia Bachir l’irakienne, le Fado… Pour moi le travail essentiel c’est la batterie et la basse. Je façonne de la musique avec des instruments que je maîtrise en programmation et sur ça je cherche à créer un Groove et après je mets un texte percutant. Dans la programmation la chose qui me porte avant tout, c’est le rythme. Si je danse, si je sens quelque chose et après vient la mélodie. Quand j’étais petit, je mettais de la musique et si je l’écoutais pas plus de 30 secondes, c’est qu’elle ne groovait pas. Mais si ça balançait, je gardais et c’est exactement de cette manière que je créée ma musique. Si batterie et basse ne font un mélange qui détonne et qui me dérange, ça ne m’intéresse pas.

 

Parlez-nous de votre chanson, Suicide Mood. Etes-vous un homme mélancolique au fond ?

Non pas du tout, je ne suis pas un homme triste. On a ce qu’on a, on ne choisit pas de naître mais lorsqu’on vit, il faut vivre et je suis un bon vivant. Suicide Mood c’étais une chanson que j’avais écrite pour un film contre les enfants soldats. Je m’étais mis dans la peau d’un enfant soldat, qui n’a pas d’autre chance que de vivre dans le sang, dans le meurtre et dans tôt ou tard, le sentiment de mettre fin à sa vie. Et donc la vidéo dit tout ça, donc contrairement à ce qu’on a pu dire je ne suis pas quelqu’un qui pousse au suicide. Il y a certes de la mélancolie dans la musique. Un artiste lorsqu’il traverse des moments de solitude, peut être mélancolique dans ses créations musicales, mais c’est plus un effet de style qu’un état d’esprit.

 

Souvent la mélancolie est le meilleur encrier pour écrire…

Absolument ! Lorsque tu sors d’une rupture affective… Des fois je cherche cette même rupture affective exprès avec une femme (Rires) pour pouvoir écrire, pour pouvoir être proche de mon texte, pour pouvoir être authentique. Mais n’empêche je suis très loin d’être un homme triste.

 

Revenons sur votre 4 ème album « Nietzsche « . Pourquoi l’avoir intitulé ainsi et quelle est votre relation intellectuelle avec l’auteur ?

Pour beaucoup c’est un album assez sombre. Mais pour moi, c’est un album où j’ai vraiment puiser dans le concept de l’afro-pop. C’est à dire, qu’est ce qu’un enfant bantou, un africain, pouvait avoir comme lien avec Nietzsche. Et moi les livres « Ainsi parlait Zarathoustra » et « L’Antéchrist » sont des livres qui m’ont vraiment marqué. Tu sais quand tu connais l’occident, tu cherche tes repères, tu n’es pas chrétien, tu n’es pas musulman, je voulais grandir un peu loin des religions et donc j’ai trouvé mes réponses dans l’oeuvre de Nietzsche. Il faut être fort. La vie est faite ainsi, ce qui ne te tue pas te rend plus fort. Et je me suis dit que je devrais écrire un jour, un album autour de cet auteur qui m’a vraiment éclairé dans les moments les plus sombres de ma vie.

 

Quels sont les thèmes qui vous tiennent à cœur ?

Je dirais le panafricanisme pour commencer. S’il y avait des politiques panafricaines qui permettraient aux peuples et aux artistes de circuler librement, de se découvrir, de se mélanger, on verrait une autre Afrique. Il y a des formes intellectuelles à réinventer, des modèles économiques et socio-culturels à réinventer qui devraient être, je dirais, plus libres du monde occidental. On a tous à apprendre d’une Afrique plus forte. L’autre thème qui me tient à cœur, c’est le respect des droits de l’individu.

 

On vous critique souvent pour vos positions politiques, pouvez-vous nous en dire plus ?

En effet, j’ai écrit deux chansons sur le fait qu’on maintenait le silence sur ce qui se passe à Gaza. Et on a annulé mes tournées américaines parce que je disais, « qui pouvait supporter de vivre comme ça à Gaza ? ». Quel est l’enfant qui va grandir à Gaza et aimer son voisin ? J’ai énormément d’amis juifs et ce n’était pas des chansons anti-juif, mais des chansons antisioniste. On ne peut pas tuer les gens comme ça, ce n’est pas possible, ce n’est pas humain. J’ai également écrit une chanson qui s’appelle Shalom/Salem, je suis un chanteur de paix mais quand quelque chose me gêne, je le dis. J’ai certes des visas refusés aux USA, mais ce n’est pas grave, aujourd’hui j’ai plein d’amis palestiniens qui m’adorent. Par ailleurs au Congo, quand il y avait la guerre, je disais qu’on a des richesses qu’on nous vole et qu’on nous exploitait, qu’on en profitait pas et on m’attaquait pour ça, et je ne comprends même pas comment au XXIème siècle qu’on puisse m’attaquer pour ces évidences.

 

 

Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

Une musique qui ne dérange pas ce n’est à mon sens, pas une musique. Moi je comprends la musique « Boom boom boom, fesses, boom boom fesses », il m’arrive de faire des chansons du genre, mais dans un album, si tu prends Moonkin Jazz par exemple, tu trouveras la chanson « Goodman », je parle de l’homme noir qui vit bien, arrêtez de me voir comme un « noir », comme un « brûlé », dis toi que tu es un homme bien. La chanson « Mystery » parle de la présence d’un mystère dans l’existence et je parle des apaches disparus, tu vois c’est des chansons plutôt engagées. La chanson « Congo Memory » parle de la mémoire du Congo, on a tous dans notre histoire des grands instants de nation. Mais parfois, certains dirigeants, du moins certains autour du pouvoir, font qu’on stagne. Pour moi acheter un album à 16 euros ça doit valoir la peine, j’écoute chaque titre, je me dis que cet album est complet, je suis content, je le prends. Mais acheter un album pour deux ou trois titres, je trouve que c’est triste. Je trouve qu’il y a trop d’artistes éphémère, d’artistes chewing-gum et c’est terrible. L’authenticité se perd, on a peur de s’engager, de ne pas trouver les financements.. Moi je suis née pauvre et je n’ai pas peur de la pauvreté et ma musique restera ma musique.

 

 

Un message à vos fans Marocains ? Peut-on s’attendre à un prochain concert au Maroc ?

Là justement je dois voir des promoteurs et j’espère faire 5 concerts l’année prochaine et si c’est possible avec ce même concept de Gnawa et en plus du Jazzablanca. Ecrire une album n’a rien à avoir avec un Live. Un album, on te jugera sur la composition et ta façon de produire, un Live, on juge l’intégrité artistique : « montre moi ce que tu as ». Moi ma musique je la vois virile, une musique de scène et c’est là où on se défend avec mon groupe. Pour finir j’aimerais dire aux fans : merci de m’écouter, d’avoir fait en sorte que ce rendez-vous soit possible. Continuez à vous battre, vous êtes magnifique et le meilleur est à venir !

 

 

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