Hind Sabri «Je cherche à faire éclater la vérité »

Avec Noura rêve, l’actrice qui a bâti sa carrière en Egypte revient en force sur le devant de la scène tunisienne. Projeté à la 18e édition du FIFM, le film de Hinde Boujemaa crée l’événement à Marrakech et plait par son audace. En prenant la défense des femmes en Tunisie, où l’adultère est sévèrement puni, c’est avant tout « un film sur la liberté », précise Hind Sabri, primée pour son rôle de Noura au festival d’El Gouna 2019.

Qu’est ce qui vous séduit dans le rôle de Noura ?

Ce qui m’a plu c’est le fait que Noura soit une femme tunisienne moderne de 2018. On véhicule souvent cette image de la femme tunisienne comme étant une « seule femme » représentant le symbole de la liberté, des droits très avancés en matière de libertés individuelles…mais finalement, la femme tunisienne est différente : la femme de Tunis n’est ni la femme rurale ni la femme prolétaire ni celle qui travaille et qui vit à Sidi Bouzid, à Hammamet ou Souss. Il y a beaucoup d’inégalités et de différences et c’est injuste de tomber dans la stigmatisation et de penser que la femme tunisienne ne devrait pas se plaindre parce qu’elle jouit de tous les droits ! D’ailleurs, même si on a des lois très progressistes, il faut les défende en permanence. Il faut aussi tirer la sonnette d’alarme et pointer une société qui sombre de plus en plus dans le conservatisme, devenant moins respectueuse des droits de la femme tunisienne. Ce qui m’a séduit dans cette œuvre moderne, c’est qu’elle parle d’une Tunisie en plein changement, qui est en train de voir des forces contraires tantôt s’allier, tantôt se diviser, et c’est toujours la femme qui sauve la société de ses les dérives ;  c’est aussi un hommage aussi à la femme tunisienne.

Pour vous, ce n’est pas un film sur l’adultère ?

Oui, c’est plutôt un film sur les deux poids de mesure, sur « comment un homme est vu par la société quand il commet une erreur et comment une femme est perçue pour la même faute ? ». Les actes de l’homme sont toujours justifiés, alors qu’on pointe du doigt ceux de la femme, pourtant, elle a toutes les excuses possibles, dans le film en l’occurrence, elle a un mari délinquant, un détenu récidiviste qui la maltraite elle et ses enfants, mais elle est tenue à accepter, à se taire et à subir son destin du seul fait qu’elle soit une femme ! C’est cela qui me révolte, ce n’est pas du tout une apologie de l’adultère, au contraire. 

Vous avez reçu le Prix d’interprétation féminine au Festival El Gouna en Egypte pour votre rôle. Comment vous avez préparé le personnage de Noura ?

Comme le film est inspiré d’un fait réel, j’ai tenu à rencontrer les gens qui ont vécu l’expérience, j’ai passé du temps avec eux, je suis allée chez eux, voir leur mode de vie. Ceci étant, j’ai cherché la Noura en moi, parce que j’y crois fermement. Il y a une Noura chez toutes les femmes mariées et les jeunes mères qui se retrouvent peu perdues concernant tout ce qui a trait à leur intimité. Chez nous, les questions intimes et féminines sont complètement occultées, heureusement qu’il y a la littérature (« Madame Bovary ») et autres pour qu’on puisse avoir des références. Car, dans le monde arabe, on agit comme si nous n’avions pas de questionnement d’ordre intime, comme si on n’avait pas le droit d’aimer ou d’être aimé, on devient mère et ça s’arrête là, on fait partie du décor, on est réduites à une sorte de statut qui doit être là pour leur mari, pour leurs enfants, … Moi, ce qui m’intéresse en tant qu’actrice c’est d’explorer ce monde intérieur, de chercher et de faire éclater la vérité. D’ailleurs, il y a un point commun entre ce film et Les Silences du Palais, les deux parlent de l’intimité de la femme, qui se retrouve en clash avec la société. Et en tant que mère, ça m’intéresse de parler des femmes de mon âge, il ne s’agit pas de leur fourguer des slogans…mais de leur parler vraiment de ce qui les touche ; quand une femme pleure et me dit à la sortie du film en me tenant la main : « tu m’as décrite dans le rêve Noura »…, je me dis que c’est pour cela que je fais ce métier.

C’est aussi un film sur les droits émotionnels et sexuels de la femme ? 

C’est un film sur la liberté, c’est tout. Sur le fait d’être femme mère mais aussi d’être libre d’assumer ses choix. Le fait que Noura demande le divorce ne fait pas d’elle une femme immorale, c’est une femme qu’on ne peut pas juger, et d’ailleurs ce que j’ai aimé dans ce film, c’est qu’on ne peut juger aucun personnage : même les hommes, on ne peut qu’avoir de l’empathie pour eux, qu’il s’agisse de Jamal, le mari violent, de Lassaad, l’amant amoureux ou de Noura qui des fois, ment pour se sortir du pétrin ! Et finalement, c’est quoi le vivre ensemble ? C’est d’avoir de l’empathie pour les autres, même si on n’est pas d’accord avec leur façon de faire.

Il y aussi cette scène très forte  du viol conjugal ?

Ce qui est intéressant de voir si les pays arabes reconnaissent le viol conjugal ou pas ? En Tunisie, cela fait des années qu’on essaie d’instaurer une loi sur le viol conjugal. Quand on a présenté le film à Toronto, à San Sébastien ou en France, la 1ère chose que le public étranger a remarqué, c’est qu’il y a deux viols dans le film : le viol de l’homme et le viol conjugal alors que le public arabe ne semble pas accorder de l’importance au viol conjugal et se demande même pourquoi elle se refuse à son homme ?

Vous êtes une femme engagée ?

Non, du tout. Je fonctionne au feeling, je suis une femme de cœur, Et tout est une question de priorités. A 20 ans, je voulais être connue, devenir une star, gagner de l’argent ; aujourd’hui, en tant que mère et actrice confirmée, je vois les choses et les femmes différemment, j’ai une responsabilité envers elles. J’ai une relation avec les femmes qui me regardent à la télévision, qui se voient en moi, j’ai une relation avec mes filles, j’ai le souci de leur transmettre certaines valeurs, mais ce n’est pas en tant que militante, le militantisme implique que la chose soit imposée. Je ne veux pas que mes films soient nécessairement militants, si demain je veux faire un film comique, léger, rien ne m’empêche de le faire ! Mais si l’occasion se présente pour que je fasse un rôle qui me tient à cœur, je n’hésite pas une seconde. « 3ayza atgawiz » est une comédie féministe qui a eu beaucoup de succès en Egypte. Moi, je cherche avant tout à établir une relation avec le public, et il n’est pas nécessaire que ça passe par le militantisme !

Pour ce rôle, vous appréhendiez la réaction du public ?

En fait, je suis agréablement surprise, que ça soit en Tunisie (où il fait salle comble dans la capitale et les régions) ou à Paris en France, où il a réalisé des chiffres plutôt satisfaisants. En Tunisie, dans les patelins et petites villes, les gens ne sont pas habitués aux films audacieux, comme à Tunis et environs. Hier la réalisatrice Hind Boujemaâ nous a envoyé de Bajaâ les images de la salle de cinéma, j’étais émue de voir des personnes de tout âge interagir avec le film, certains d’entre eux n’ont jamais été de leur vie au cinéma !!!

Vous avez tourné très peu de films tunisiens. Est-ce que le malentendu avec certains réalisateurs s’est dissipé avec le temps ? 

Oui, je vais revenir en force sur les écrans tunisiens et je vais bientôt tourner un film pour la télévision marocaine. 

Comment s’est passé le tournage avec Hind Boujemaâ ?

Très bien. Hind et moi sommes de vraies amies, on communique facilement ensemble. C’est une femme qui a du cœur, elle est très émotive tout comme moi, elle peut me transmettre une chose rien qu’en me touchant la main. On a été dans le dialogue, dans la communication, ce n’est pas une dictatrice, elle est très démocrate dans sa façon de travailler et moi, j’apprécie les gens démocrates dans leur façon de travailler, je n’aime pas le réalisateur qui sait et comprend tout d’avance. En tant qu’artiste, j’arrive avec un bagage et il faut qu’il respecte mon background pour qu’on puisse travailler et collaborer ensemble. D’ailleurs la force de Hind c’est qu’elle a réussi à faire collaborer des acteurs différents pour que sur cette scène, opère la magie du cinéma.

Vous avez tourné dans « El Feel al Azraq » (L’éléphant bleu 2), un film avec un petit budget réalisé par Marouane Hamed. Vous n’aviez pas peur que ce choix influe sur votre carrière ?

Non, parce que depuis mes débuts, je choisis de ne pas choisir, c-à-dire j’alterne toujours entre les grands films commerciaux et les films d’auteurs, indépendants à petits budgets, plus engagés, plus vrais, à la recherche de la vérité dans le monde arabe…En fait, c’est la seule chose dont je suis fière, je n’ai pas perdu le cinéma commercial au profit du cinéma indépendant et vice versa. 

Noura Rêve est un film sur la liberté, celle d’être libre d’assumer ses choix.

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