« Un instant dans l’invisible »by Amina Agueznay

 

Orientée vers un univers hybride entre architecture et design, l’artiste, architecte de formation, connue pour ses créations modernesréalisées selon des savoir-faire traditionnels, propose à la Biennale de Rabat 2019* une œuvre en deux actes juxtaposant la plasticité monumentale du tissage et le pouvoir fictionnel des mots. Une toile en laine tissée « Hanbel » ornée de bijoux, pour signifier une « Reproduction d’instants » et immortaliser ce « geste invisible » de l’artisane et lui donner forme dans notre monde « visible ».

 

 

Après des études d’architecture à Washington DC, Amina Agueznay s’oriente vers un univers hybride entre architecture et design. Engagée dans la préservation des savoir-faire et de l’artisanat, elle conduit depuis la fin des années 2000 des ateliers d’innovation artisanale ainsi que des missions de labellisation et de préservation des savoir-faire commandités par différentes instances nationales.

Conçues comme de véritables odes à la matière, ses premières œuvres la conduisent vers des créations de formes et d’usages modernes, réalisées selon des savoir-faire traditionnels et selon ses propres expérimentations. Renouant avec certaines applications architecturales, elle envisage ensuite des parures spectaculaires, puis des installations corporelles XXL qui progressivement commencent à investir l’espace tout entier au détriment du corps.

 

Comment vous est venue l’idée pour votre toile tissée « Hanbel » ?

 

Pour moi, c’est un nouveau travail, je suis sortie de ma zone de confort, mais l’œuvre porte mon cachet d’architecte. Lorsque le commissaire d’exposition Abdelkader Damani m’a approché pour le tissage que j’allais produire, dans le cadre de la thématique de la Biennale « Un instant avant le monde », j’ai voulu faire une œuvre qui signifierait « Un instant dans l’invisible » dans un monde qui lui, est bien visible.

Je suis à la fois créatrice de bijoux et architecte et donc, le côté très structuré de la pièce s’inscrit dans la lignée de mes créations. J’ai toujours collaboré avec des artisans dans tout le Maroc. Mon tapis a été conçu pour cette Biennale, à Taznakhet, à Khémisset, et en fait, cette histoire d’instant pour moi, incarnait « le geste », le geste qu’on ne voit jamais dans une œuvre finalement, est invisible quelque part.  Ce tapis finalement, c’est un peu mon identité, avec tous ces bijoux que j’ai créé et figé dedans. Ce tapis tissé à plat appelé « Hanbel » et pour moi, une manière de présenter différemment cette thématique, c’est « un instant dans le monde ».

 

Comment avez-vous pensé l’installation de l’œuvre ?

 

A l’origine, cette œuvre devait être présentée au Musée Archéologique de Rabat car elle pourrait parfaitement matcher avec l’univers des trésors enfouis qu’on retrouve lorsqu’on ouvre une tombe (des pharaons avec leurs bijoux…). La difficulté était en fait de trouver la meilleure façon pour exposer ce geste qu’on ne voit pas au monde ? Au départ, il devait y avoir une installation vidéo qui ne s’est pas faite pour des raisons diverses alors A. Damani, m’a proposé de collaborer avec une romancière, quelqu’un qui raconterait l’histoire de mon œuvre. Et le choix s’est porté sur Ghita Triki, quelqu’un que je respecte énormément et qui a écrit la performance qui devait se dérouler.

 

Comment le monde de l’artiste -le geste créatif – est-il montré au Monde?  

 

Je crée mapropre écriture engageant ces moments de création dans une structure en laine tissée où les artefacts-bijoux incrustés dans la matière deviennent des motifs esquissant une cartographie de mon petit monde. En fait, je mesubstitue à la structure en laine tissée. Je m’imagine assise. Les mains de l’artisane me tendent lentement les artefacts, un à un, référence à la répétition d’un geste ancestral. Reproduction d’instants. Je me pare de ces bijoux, jusqu’à l’enfouissement. Le geste me fige dans un cocon, une chrysalide, un sarcophage. Et c’est finalement ce rite de passage qui me dirige vers ma posture finale, assise, les mains créatrices posées à plat devant moi.

 

Le fait de collaborer avec des artisans, c’est un peu l’essence même de votre travail ?

 

Oui, d’ailleurs, c’est avec un attachement tout particulier pour les matières traditionnelles de mon pays, que j’ai choisi depuis mes débuts de collaborer avec des maîtres artisans au savoir-faire éprouvé, et de confronter leur expertise à ma propre vision créative pour engager de nouvelles formes de réflexion autour de créations architecturées. A travers ma démarche artistique, je montre un art en gestes, doublement activé, en opérant à l’avant-garde de la création contemporaine marocaine et, en recréant une cohésion sociale dans le but de rétablir les liens ténus entre l’art et les limites des sociétés modernes. En effet, au-delà de l’œuvre en soi, ce que je tisse c’est ce lien d’or qui réunit les êtres amoureux du bel ouvrage.

 

Vos œuvres portent toujours en elle une signification sociale ?

 

Mes œuvres, faites de liaisons et ramifications, traduisent le potentiel des connexions de personnes autour d’un projet commun, la valeur de la communauté, du maillage social. Plus que tout, c’est un discours sur l’Homme que je propose. Sur ces liens non visualisables qui tracent la matrice des relations, par l’échange, l’apprentissage, la transmission. Mariant assemblages modernes et tissages traditionnels, matière brute et raffinement des formes, mémoire du geste et oubli des usages prédéterminés, mon œuvre contient en soi le passé, le présent et le futur. Elle tend à l’universel.

 

Ce tapis raconte en quelque sorte l’histoire de celles qui l’ont conçu ?

 

Oui, de leurs contrées éloignées, ces tisseuses de tapis sont pour la plupart d’entre elles des femmes hé­roïques qui recréent l’espace où se lisent des légendes, témoins d’une énergie vitale remontant à la nuit des temps. Elles  dessinent les symboles perpétuels de leur condition: femmes, mères, épouses, gardiennes d’une vie ancrée à la terre et aux rites agraires, écrivant par-delà les transformations du monde observable, les récits et légendes fondateurs de leur cosmogonie, chantant l’hymne au rêve et à la nature.

Dignement assises derrière les subtils entrefilets de leur métier à tisser, elles inscrivent d’un trait stylisé et précis, chevrons, damiers, losanges, triangles, croix, étoiles, épis, cours d’eau, khamssa, destinés à célébrer la pluie salvatrice, invoquer la fécondité, protéger le nouveau-né, sacrer l’union amoureuse ou la fraternité, accompagner le mort dans l’au-delà …

*Jusqu’au 18 décembre 2019

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