Dans son rapport mondial 2026, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) alerte sur les effets des politiques de fermeture migratoire et plaide pour des voies sûres et régulières. Un appel lancé dans un contexte marqué par des déplacements forcés records et une pression migratoire croissante sur les pays du Sud, notamment en Afrique.
Elles avaient à peine un an. Parties de Sfax, en Tunisie, avec leur mère dans l’espoir d’atteindre l’Europe, les jumelles guinéennes n’ont jamais survécu à la traversée. Retrouvées en état d’hypothermie après le naufrage de leur embarcation en Méditerranée en janvier 2026, elles font partie des centaines de migrants africains portés morts ou disparus ces derniers mois sur l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde. Derrière les statistiques, des vies brisées, des familles englouties et des rêves interrompus.Restrictions mortellesC’est précisément cette réalité que met en lumière le nouveau rapport « État de la migration dans le monde 2026 » publié par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), à l’occasion du Forum d’examen des migrations internationales organisé cette semaine à New York. L’organisation onusienne y défend un constat sans détour : fermer les voies légales de migration ne stoppe pas les départs, mais pousse davantage de personnes vers des itinéraires clandestins, plus dangereux, souvent mortels avec des coûts humains et sécuritaires plus élevés pour les migrants comme pour les États.L’organisation rappelle qu’à la mi-2024, le nombre de migrants internationaux était estimé à 304 millions de personnes, soit environ 3,7 % de la population mondiale. En parallèle, le nombre de travailleurs migrants a fortement progressé durant la dernière décennie, tandis que les transferts de fonds des diasporas ont atteint un niveau historique de 905 milliards de dollars en 2024, dont 685 milliards dirigés vers les pays à revenu faible ou intermédiaire.Migrants, moteur économiquePour l’OIM, ces flux financiers dépassent désormais l’aide publique au développement et les investissements directs étrangers combinés, confirmant le rôle central des migrations dans l’économie mondiale. «Partout dans le monde, la migration contribue à la création d’emplois, à la croissance économique, à la stabilité et à la cohésion sociale », affirme Amy Pope, directrice générale de l’OIM, plaidant pour davantage de coopération régionale et internationale afin de mieux gérer les mobilités humaines.Le rapport met également en lumière une profonde inégalité d’accès à la mobilité. Les possibilités de migration régulière restent largement plus ouvertes pour les ressortissants des pays riches, tandis que les populations des pays à faible revenu demeurent confrontées à des restrictions accrues, accentuant les inégalités mondiales en matière de circulation.Mobilité inégaleL’OIM relève aussi qu’à la fin de 2024, plus de 120 millions de personnes étaient déplacées dans le monde, entre réfugiés, demandeurs d’asile et déplacés internes. Des déplacements de plus en plus influencés par les conflits, les catastrophes climatiques et les vulnérabilités structurelles. Présente à New York dans le cadre du deuxième Forum international d’examen des migrations, la présidente du Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), Amina Bouayach, a appelé à combler « le fossé entre les engagements internationaux et la réalité vécue par les migrants ».Intervenant lors d’un débat de haut niveau, la responsable marocaine a estimé que les questions migratoires ne pouvaient être réduites à des chiffres ou à des débats politiques abstraits, évoquant au contraire des « tragédies humaines extrêmement graves » révélant les défaillances du système international de gouvernance migratoire.Bouayach a insisté sur le rôle des institutions nationales des droits humains dans le suivi des violations, l’accompagnement des victimes et le plaidoyer auprès des autorités nationales et des instances internationales.Selon elle, ces institutions contribuent également à mettre en évidence les dysfonctionnements structurels des politiques migratoires et à promouvoir des approches centrées sur les droits fondamentaux des migrants. La présidente du CNDH, qui dirige également l’Alliance mondiale des institutions nationales des droits de l’Homme (GANHRI), a mis en avant l’expérience marocaine en matière de protection des migrants et de coopération africaine sur ces questions.Dans son intervention, elle a également averti contre une vision strictement utilitariste des migrations. « Les migrants ne peuvent être réduits à des rôles économiques », a-t-elle souligné, rappelant qu’il s’agit d’hommes et de femmes porteurs de projets de vie, souvent confrontés à des risques majeurs pour tenter de les réaliser.Afrique : Interroger les causesDans une analyse critique consacrée au chapitre africain du rapport de l’OIM, le chercheur Dr Hassan Bentaleb estime que le document apporte des données précieuses, mais demeure avant tout « un document de gouvernance » qui décrit les effets des migrations sans interroger suffisamment leurs causes structurelles.Selon lui, le rapport n’évoque pas les questions majeures comme la dette climatique, les flux financiers illicites, l’externalisation des politiques migratoires européennes ou encore les effets des politiques commerciales du Nord sur les dynamiques migratoires africaines.
Les frontières fermées rendent les routes migratoires plus dangereuses
L’anthropologue souligne notamment que « le principal fait migratoire africain reste largement absent des débats européens : la majorité des migrations africaines se déroule à l’intérieur même du continent ». Sur les quelque 45,8 millions de migrants africains recensés en 2024, près de 25 millions vivaient dans un autre pays africain. Pour Hassan Bentaleb, cette réalité contredit le récit dominant centré quasi exclusivement sur les arrivées vers l’Europe.L’analyse insiste également sur la pression démographique croissante en Afrique subsaharienne, dont la population pourrait atteindre 2,2 milliards d’habitants d’ici 2054. Une dynamique qui, selon lui, demeure insuffisamment prise en compte dans les politiques migratoires européennes.« Doublement piégés »Le chercheur s’arrête aussi sur la situation humanitaire dans plusieurs pays africains comme le Soudan, la RDC ou le Tchad, confrontés simultanément aux conflits armés, aux déplacements climatiques et à l’accueil massif de réfugiés. Il évoque des États « doublement piégés », contraints de gérer des crises internes majeures tout en absorbant des flux régionaux importants dans un contexte de baisse de l’aide internationale.Concernant l’Afrique du Nord, Hassan Bentaleb décrit le Maghreb comme un espace marqué par une « double logique » : à la fois région d’émigration vers l’Europe et zone de transit et d’installation pour les migrants subsahariens. Il relève enfin ce qu’il considère comme une contradiction majeure : alors que les pays maghrébins réclament davantage de mobilité vers l’Europe, ils maintiennent eux-mêmes des politiques de visas restrictives à l’égard d’autres ressortissants africains, faisant de la région « l’une des moins ouvertes du continent en matière de circulation », conclut le chercheur.