Mariage des mineures : ces unions qui échappent aux radars
Des unions qui continuent de piéger des milliers de jeunes filles

Officiellement, le mariage des mineures recule au Maroc. Mais derrière la baisse des chiffres, une autre réalité persiste : des unions conclues hors des circuits légaux continuent de piéger des milliers de jeunes filles. Mariages par la Fatiha, dérogations judiciaires, soupçons d’exploitation via les réseaux sociaux… associations et défenseurs des droits humains alertent sur un phénomène loin d’avoir disparu.

Les statistiques officielles affichent une chute spectaculaire : de 26.000 cas en 2017 à moins de 9 000 en 2024. Mais derrière ces données rassurantes, le mariage précoce continue de briser en silence des milliers de destins de jeunes filles, dans les campagnes comme en ville. Associations, juristes et instances alertent : le vrai chiffre reste enfoui sous l'iceberg des unions non déclarées. Une affaire portée devant la justice vient de révéler une autre facette du phénomène.L’évolution est indéniable. En moins d'une décennie, le nombre de mariages de mineures enregistré auprès des tribunaux marocains a été divisé par trois, passant de plus de 26 000 cas en 2017 à moins de 9 000 en 2024. Une tendance présentée comme le fruit de campagnes de sensibilisation, de réformes judiciaires et d'une prise de conscience collective progressive.Des progrès réels, mais...Pourtant les associations de défense des droits des femmes et des enfants tempèrent cet optimisme. Pour ces militants, les statistiques officielles ne reflètent qu'une partie de la réalité : celle des demandes d'autorisation formellement soumises aux tribunaux. Le reste, échappe tout simplement aux statistiques.«On ne met pas en doute les chiffres officiels. Ils sont certes bien réels, mais ça ne représente que les demandes d'autorisations officiellement formulées auprès des tribunaux. Des unions matrimoniales par fatiha, aussi bien en milieu rural qu'urbain, continuent d'échapper aux radars, ajoutant chaque jour de nouvelles victimes à la longue liste », note Amal El Amine, coordinatrice du Collectif Dounia pour l'interdiction du mariage des fillettes et responsable de programmes à l'association Droits et Justice.Versant dans le même sens, le Conseil économique, social et environnemental (CESE), saisi par la Chambre des représentants en novembre 2023 pour formuler un avis sur la question, pointe lui aussi cette limite. Dans sa saisine, il rappelle que les données du Conseil supérieur de l'autorité judiciaire ne couvrent pas les mariages coutumiers non officiels, ces unions scellées par la seule récitation de la Fatiha, sans passage devant un juge, sans acte, sans existence légale.Un rapport de la Présidence du ministère public vient confirmer l'ampleur du phénomène parallèle : entre 2015 et 2019, 15 % des mariages d'enfants traités par les juridictions découlaient précisément de la procédure de reconnaissance a posteriori d'un mariage coutumier. Autrement dit, des unions qui avaient eu lieu dans l'ombre, et qui ne remontaient à la surface qu'au moment d'une grossesse, d'un divorce ou d'un litige successoral.Ces dérogations qui persistentLe cadre juridique marocain est en apparence clair : le Code de la famille fixe l'âge minimum du mariage à 18 ans. Mais il ménage aussitôt une brèche.lSelon, l’article 20 du Code de la famille, « Le juge de la famille chargé du mariage peut autoriser l'union du garçon et de la fille avant l'âge de la capacité matrimoniale, par décision motivée précisant l'intérêt et les motifs justifiant ce mariage. Il aura entendu, au préalable, les parents du mineur ou son représentant légal et fait procéder à une expertise médicale ou à une enquête sociale. »Cette disposition, complétée par les articles 21 et 22, est d’ailleurs dans la ligne de mire des associations féministes et de défense des droits humains depuis des années. Ces dernières réclament son abrogation pure et simple, estimant qu'elle rouvre systématiquement la porte à ce que la loi entend fermer.« C'est la seule manière d'arrêter l'hémorragie. Tant qu'il y a possibilité de dérogation, la porte restera ouverte à ce type de mariage. Les procédures encadrant ces dérogations requièrent d'importantes ressources humaines, du temps, des moyens techniques et logistiques qui ne sont pas toujours disponibles», soutient la représentante du Collectif Dounia. En l'état actuel du texte, le juge reste seul maître à bord pour accorder ou refuser l'autorisation. Une disposition qui, selon les critiques, crée une justice à géométrie variable selon les régions, les juridictions et les sensibilités individuelles des magistrats.Plainte Alors que le mariage précoce continuent d’enflammer les débats dans l’attente de son interdiction définitive par la nouvelle moudawana en gestation, l'ONG « Ma Tqich Weldi » entre en ligne avec une plainte assez « particulière ». L'organisation a annoncé en effet avoir saisi officiellement le parquet général près la présidence du ministère public à Rabat. L’Objet de cette plainte ? Des contenus jugés « particulièrement préoccupants » diffusés sur les réseaux sociaux.Selon l’association, il s’agirait de vidéos mettant en scène un ressortissant étranger et un individu présenté comme gestionnaire d'un bureau de mariage au Maroc. Les échanges qui y apparaissent contiendraient, selon l'ONG, des indices « alarmants » laissant supposer l'existence de pratiques susceptibles de faciliter l'exploitation sexuelle de filles mineures, le tout dissimulé derrière la façade d'un mariage.Dans le communiqué signé par sa présidente Najat Anwar, l'association réclame l'ouverture urgente d'une enquête judiciaire, l'identification des personnes impliquées et l'engagement de poursuites contre quiconque dont la responsabilité serait établie. Elle insiste sur le fait que l'exploitation des mineurs, qu'elle soit directe ou facilitée via des plateformes numériques, constitue une atteinte grave à la dignité de l'enfant et à la sécurité de la société.L'ONG appelle par ailleurs à une mobilisation collective de toutes les parties concernées: autorités, société civile, médias et acteurs du numérique. Elle incite également les familles à redoubler de vigilance face aux nouveaux dangers représentés par les réseaux sociaux et à signaler tout contenu ou comportement suspect. « La protection de l'enfance ne relève pas uniquement des institutions. C'est une responsabilité collective », conclut le communiqué. Toute complaisance face à ces agissements, avertit l'association, constitue une menace directe pour les droits des enfants et leur avenir.Un combat sur plusieurs frontsL'affaire portée devant le parquet illustre à quel point le mariage précoce est loin d'être un phénomène isolé : il s'inscrit dans un écosystème plus large, où vulnérabilité économique, traditions persistantes et nouveaux outils numériques se conjuguent pour exposer les jeunes filles à des risques multiples. Derrière chaque dossier judiciaire, derrière chaque statistique officielle, se cachent des visages, des trajectoires brisées et des avenirs confisqués.La réforme du Code de la famille, très attendue, reste la clé de voûte attendue par les associations et les défenseurs des droits des enfants et des femmes. En attendant une éventuelle révision législative, c'est sur le terrain, dans les tribunaux, dans les familles et sur les réseaux sociaux que se joue chaque jour la protection de milliers de jeunes filles.