Discrets, faciles à dissimuler et parfois aromatisés, les sachets de nicotine ou « l'kala » séduisent de plus en plus de jeunes au Maroc. Pourtant, derrière leur apparence anodine se cachent des risques sanitaires réels et souvent méconnus. L’Organisation mondiale de la santé a lancé une alerte mettant en garde contre leur danger.
Présentés comme une alternative « moins dangereuse » à la cigarette, les sachets de nicotine, « l’kala » pour les intimes, font l’objet d’un grand engouement parmi les adolescents et les jeunes au Maroc et ailleurs. Mais derrière cette tendance virale portée par les réseaux sociaux, les spécialistes alertent sur des risques sanitaires lourds, une forte dépendance à la nicotine et l’émergence d’une nouvelle porte d’entrée vers d’autres addictions.Snus, petits et extrêmement dangereux Discrets, facilement dissimulables, parfois aromatisés, les « snus » sont placés entre la gencive et la lèvre supérieure. Une autre forme de « fumer », ces petits sachets libèrent rapidement de la nicotine à travers la muqueuse buccale, sans fumée ni odeur apparente. Une discrétion qui explique en grande partie leur succès, notamment dans les lieux où fumer est interdit... ou lorsqu’on souhaite cacher sa consommation à son entourage.Face à l’essor du phénomène, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a tiré la sonnette d’alarme concernant la propagation rapide des sachets de nicotine, particulièrement chez les adolescents et les jeunes. Dans son alerte, l’organisation souligne que ces produits sont massivement commercialisés à travers des arômes attractifs, des emballages modernes et une communication agressive sur les réseaux sociaux.L’OMS s’inquiète également de l’absence ou de la faiblesse des réglementations dans plusieurs pays, favorisant une hausse des addictions à la nicotine et des complications sanitaires qui y sont liées. Selon les données de l’OMS, les ventes mondiales de sachets de nicotine ont dépassé les 23 milliards d’unités en 2024, soit une hausse de plus de 50 % par rapport à l’année précédente.Réseaux sociaux, catalyseurs« Les réseaux sociaux jouent un rôle amplificateur majeur dans la banalisation de ce type de pratique. Les adolescents et les jeunes, plus perméables aux tendances et moins armés face aux influences, sont les premières cibles. Ce qui était marginal devient viral en quelques clics. « L’kala » en est une parfaite démonstration», explique Mehdi Belarbi, chercheur en sociologie des médias.
Les jeunes, proie facile à l'addiction aux snus
Selon le spécialiste, cette pratique n’est pas totalement nouvelle au Maroc. « C’était jusqu’à récemment une consommation plutôt limitée à certaines catégories plus âgées. Mais avec la culture des trends et l’effet viral des plateformes numériques, les jeunes ont commencé à y prendre goût, notamment à cause de son aspect discret », observe-t-il.Une discrétion qui, selon les spécialistes, représente précisément l’un des principaux dangers de ces produits. « Le mauvais côté de cette discrétion, c’est qu’elle permet aux adolescents et même aux enfants de consommer sans que la famille ou l’entourage ne s’en aperçoivent », alerte le Dr Tayeb Hamdi, médecin et spécialiste des systèmes de santé.Le tabac, autrementPour le Dr Tayeb Hamdi, les sachets de nicotine ne doivent en aucun cas être considérés comme un produit anodin ou comme une solution efficace pour arrêter de fumer. « Les snus constituent une autre forme de consommation du tabac, au même titre que le tabac à chiquer ou le vapotage », explique-t-il.Le spécialiste reconnaît toutefois un point qui les différencie de la cigarette classique : l’absence de fumée réduit les risques liés au tabagisme passif. « Le seul avantage éventuel, c’est que les personnes qui consomment ces produits nuisent essentiellement à leur propre santé, contrairement à la cigarette qui expose aussi l’entourage au tabagisme passif », précise-t-il.Mais pour le médecin, cette différence ne doit surtout pas masquer la réalité sanitaire. « Les snus restent un mal absolu par rapport à l’absence totale de consommation », insiste-t-il. Dr Hamdi rappelle que ces produits contiennent une poudre de tabac pasteurisée afin de réduire certaines substances toxiques, notamment les nitrosamines cancérigènes, « mais cela ne signifie absolument pas qu’ils sont sans danger ».Une addiction plus forteContrairement à une idée largement répandue, l’absence de fumée ne signifie pas absence de danger. Le spécialiste souligne par ailleurs que la nicotine absorbée par voie buccale atteint très rapidement le cerveau, comme certains médicaments administrés sous la langue pour agir rapidement.« Dans certains sachets, la concentration en nicotine peut être plus élevée que dans la cigarette », met en garde le spécialiste. Résultat: une dépendance parfois encore plus forte. Le médecin avertit également : « Beaucoup d’utilisateurs ignorent la quantité réelle de nicotine qu’ils absorbent. Certaines études montrent que « l’kala » peut délivrer jusqu’à trois fois plus de nicotine qu’une cigarette classique ». Énorme ? Les conséquences sanitaires énumérées par les spécialistes démontrent l’ampleur du danger des snus.
De la nicotine directement "injectée" au sang
Des inflammations chroniques des gencives et de la langue, des lésions buccales aux chutes des dents, détérioration des os de la mâchoire, l’hypertension artérielle, maladies cardiovasculaires, accidents vasculaires cérébraux en passant des cancers de la bouche, de la langue, de la gorge ou encore du système digestif... D'énormes risques pour la santé et la vie des consommateurs en général et des plus jeunes en particulier. Le spécialiste évoque également des risques pour la femme enceinte et le fœtus, ainsi qu’un lien observé dans certaines études avec le diabète de type 2.Sevrage, une fausse solutionMalgré ces risques, le produit bénéficie d'une image trompeusement « moderne » et « safe », véhiculée notamment sur les réseaux sociaux. Dr Tayeb Hamdi démonte par ailleurs l’idée selon laquelle les snus pourraient aider au sevrage tabagique. « Aucune étude scientifique n’a démontré que ces produits permettent réellement d’arrêter la cigarette », tranche-t-il. À l’inverse, il rappelle que les méthodes médicales reconnues : patchs nicotiniques, accompagnement comportemental ou traitements spécialisés, reposent sur un dosage contrôlé et progressif de la nicotine.Avec « l’kala », explique-t-il, le mécanisme est inverse : « Le consommateur reçoit des doses importantes et répétées de nicotine, ce qui entretient et renforce l’addiction au lieu de la réduire». Le spécialiste met également en garde contre le cumul des consommations. « Beaucoup de personnes utilisent à la fois la cigarette et les sachets de nicotine. Cela entretient le tabagisme au lieu d’y mettre fin », souligne-t-il.Porte d’entrée vers d’autres addictionsAutre inquiétude soulevée par le médecin : le risque de voir ces produits devenir une passerelle vers la cigarette et d’autres formes d’addiction. «Une partie des consommateurs de sachets de nicotine finit par devenir fumeuse régulière de cigarettes », avertit-il. Selon lui, ces produits participent au recrutement de nouveaux consommateurs de nicotine, notamment chez les plus jeunes.« Les addictions fonctionnent souvent par passerelles : on passe d’un produit à un autre. C’est un grand risque », insiste le spécialiste. Pour sa part, Mehdi Belarbi, estime que la propagation de « l’kala » chez les jeunes reflète aussi des fragilités sociales et économiques plus profondes, comme le chômage, la pauvreté, le décrochage scolaire ou encore la fragilisation du cadre familial.Selon lui, la lutte contre ce phénomène ne peut pas reposer uniquement sur une approche sécuritaire ou sanitaire. Elle nécessite une mobilisation collective impliquant la famille, l’école, l’État et la société civile. Le chercheur insiste notamment sur l’importance de la sensibilisation, de l’accompagnement des jeunes afin de les éloigner des conduites addictives et des comportements à risque.