Iran: l'Europe n'a pas à choisir entre la guerre et l'apaisement
Il existe une troisième voie pour réduire durablement les crises au Moyen-Orient : soutenir la société iranienne plutôt que miser exclusivement sur la confrontation ou les concessions.
Depuis plus de quarante ans, la politique occidentale à l'égard de la République islamique oscille entre deux stratégies : la guerre ou l'apaisement.Lorsque Téhéran intensifie ses activités militaires, accélère son programme nucléaire ou multiplie les provocations régionales, les appels à une démonstration de force se renforcent. Lorsque les tensions retombent, la priorité redevient le dialogue, les négociations et l'espoir d'une évolution progressive du régime.Pourtant, malgré cette alternance permanente, un constat s'impose : ni la confrontation militaire ni l'apaisement n'ont réussi à modifier durablement le comportement de la République islamique d’Iran.Le régime continue de développer ses réseaux régionaux, d'alimenter les crises au Moyen-Orient et de réprimer brutalement sa propre population.Les conséquences dépassent largement les frontières iraniennes. Les conflits successifs dans la région ont contribué à l'augmentation des dépenses de défense, aux tensions sur les marchés de l'énergie, aux mouvements migratoires et à un sentiment croissant d'insécurité qui touche directement les sociétés européennes.Dès lors, la question n'est plus seulement diplomatique. Elle concerne aussi l'avenir stratégique de l'Europe.Pourquoi, après tant d'années de sanctions, de négociations et de crises militaires, le cercle vicieux continue-t-il de se reproduire ?Peut-être parce que ces deux politiques, pourtant opposées en apparence, reposent sur une même hypothèse : l'idée que la solution au problème iranien doit être recherchée principalement à l'extérieur de l'Iran.Mais si cette hypothèse était erronée ?Et si la principale vulnérabilité de la République islamique ne se trouvait ni dans ses installations nucléaires, ni dans son arsenal militaire, mais au cœur même de la société iranienne ?Si tel est le cas, une autre question s'impose.L'Europe est-elle réellement condamnée à choisir entre la guerre et l'apaisement, ou existe-t-il une troisième voie ?Pourquoi ces deux stratégies ont-elles échoué malgré leurs différences ?Parce qu'elles reposent, au fond, sur la même logique erronée.Or, l'expérience des quatre dernières décennies suggère que le véritable centre de gravité du régime se trouve ailleurs.La survie de la République islamique dépend avant tout de sa capacité à conserver le contrôle de la société iranienne.Chaque fois que ce contrôle est fragilisé, le pouvoir réagit de manière presque mécanique : à l'intérieur, il intensifie la répression ; à l'extérieur, il accroît les tensions régionales.Ces deux politiques ne sont pas indépendantes l'une de l'autre. Elles constituent les deux faces d'une même stratégie de survie.Une crise extérieure permet au régime de justifier l'état d'urgence, de renforcer les appareils sécuritaires, de présenter toute contestation comme une collusion avec un ennemi étranger et de resserrer son emprise sur la société.Autrement dit, une confrontation militaire peut affaiblir certaines capacités du régime sans pour autant affaiblir le mécanisme politique qui lui permet de se maintenir au pouvoir.Si cette analyse est juste, une conséquence s'impose.La véritable question n'est plus seulement de savoir comment augmenter le coût de l'agression extérieure de la République islamique.Elle est de savoir comment augmenter le coût de sa répression intérieure.Car si la stabilité du régime repose d'abord sur sa capacité à contrôler la société iranienne, c'est précisément là que se situe son principal point de vulnérabilité.On suppose souvent que le mécontentement populaire suffit, à lui seul, à provoquer la chute d'un régime autoritaire.L'histoire montre exactement le contraire.Le mécontentement est une condition nécessaire du changement, mais il n'en est presque jamais la condition suffisante. Ce qui modifie réellement le rapport de forces n'est pas seulement la colère d'une population, mais sa capacité à s'organiser.L'histoire de la Résistance française en apporte une démonstration éclatante. Pendant l'Occupation, des millions de Français rejetaient l'occupant nazi. Mais ce n'est pas ce mécontentement, à lui seul, qui a permis la Libération. Celle-ci est devenue possible parce que des réseaux de résistance organisés ont réussi à transformer une aspiration collective à la liberté en une force politique et opérationnelle. Soutenir la Résistance française ne signifiait pas partager toutes les convictions de ceux qui la composaient. Il s'agissait avant tout de soutenir une force qui luttait pour rendre la liberté à la France.Cette leçon historique conserve aujourd'hui toute sa valeur.La question n'est donc plus de savoir si les Iraniens rejettent leur régime. Elle est de savoir si cette aspiration au changement dispose, elle aussi, d'une capacité d'organisation.La réponse est oui.Contrairement à une idée largement répandue en Europe, l'Iran ne connaît pas seulement un profond mécontentement populaire. Il existe également une résistance organisée. L'exemple le plus connu est celui des Unités de résistance liées à l'Organisation des Moudjahidine du peuple d'Iran (OMPI). Selon cette organisation, ces réseaux poursuivent leurs activités à travers le pays malgré une répression extrêmement sévère. Elle affirme que près de deux mille de leurs membres ou sympathisants ont été arrêtés ou ont disparu lors du soulèvement national de janvier. Quelques jours avant les frappes américaines et israéliennes contre l'Iran, ces unités ont également revendiqué une attaque contre un site lié au bureau du Guide suprême.Indépendamment d’orientations politiques, un fait demeure : l'existence d'une résistance organisée fait désormais partie de la réalité politique iranienne. L'ignorer reviendrait à analyser l'avenir de l'Iran en faisant abstraction d'un élément essentiel du rapport de forces intérieur.