Elia Souleiman présente It Must Be Heaven à Marrakech

Dix ans après « Le temps qu’il reste », le maestro palestinien du burlesque fait son retour sur le grand écran avec son film « It Must Be Heaven » (sortie nationale : 11/12/19). Projeté lors des Séances Spéciales de la 18e édition du FIFM, le film est un conte burlesque parfois teinté de mélancolie, explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia pose une question fondamentale : « où peut-on se sentir chez soi » ? Filmant l’absurdité du monde, via des situations ordinaires et des instants banals et décalés de la vie quotidienne d’individus vivant à travers le monde dans un climat de tensions géopolitiques planétaires, Elia campe ici son propre rôle devant la caméra, observateur stoïque, cynique et silencieux. Il quitte Nazareth pour trouver les financements de son prochain projet auprès d’investisseurs parisiens et new-yorkais. « Si dans mes précédents films, la Palestine pouvait s’apparenter à un microcosme du monde, It Must Be Heaven, tente de présenter le monde comme un microcosme de la Palestine ».

Pensez-vous qu’avec l’humour, le message passe mieux, surtout lorsqu’on traite de sujets plus sérieux ?

Ce n’est pas intentionnel, ça fait partie de mon caractère, d’observer, des moments marginaux de la vie quotidienne qui des fois, contiennent des faits burlesques, des gags…c’est juste ma façon d’observer les choses et je prends ce qui me parait intéressant pour l’exploiter dans mes films. Je ne sais pas si le message a plus d’impact mais un gag vous procure un moment d’euphorie et de contemplation sans précédent. Pendant un moment, le temps s’arrête et on vit un moment plus poétique. Ceci est pour moi extrêmement politique, ceci étant, je ne fais pas cela juste dans le but de mobiliser les gens pour faire la révolution, ce n’est pas mon style. Je pense que mon grand plaisir consiste à composer un moment de plaisir. Mon grand plaisir c’est quand le spectateur éprouve ce plaisir. Pour moi, le plaisir est extrêmement politique aussi ; lorsque je conçois une image, je ne veux ni analyser ni disséquer ce que cela veut dire. Je travaille à l’encontre des interprétations, des fois, quand les gens me demandent si telle scène est une métaphore de telle chose, je dois me mettre dans la peau du spectateur, en tant que critique pour dire si c’est « oui » ou « non ». Et comme j’ai l’habitude de le répéter aux jeunes générations, il faut composer l’image dans un but esthétique, si vous êtes une personne sincère, ou une personne politique, quelqu’un qui veut du changement,…ça va se sentir dans l’image, mais si vous commencez à viser le côté politique ou dire cette image représente ceci ou cela, ça ne va pas fonctionner. Vous devez laisser votre intellect derrière, et vous associer vous-mêmes avec l’émotion.

Dans la plupart de vos films, on retrouve votre personnage silencieux, observateur stoïque, impassible, cynique…C’est important pour vous d’être dans vos films ?

La plupart des scènes de mes films ont été inspirées par des situations réelles que j’ai vécues, c’est tout à fait naturel que je figure dans mes films, c’est pour moi, une façon de montrer comment je vois les choses et comment je les ressens. Il faut être sincère dans ce qu’on fait pour parvenir à reproduire la vérité sur scène. Je suis mon intuition, je ne planifie rien à l’avance. Une fois que le film est en boite, je prends du recul pour voir un peu plus clair, j’aime me mettre à la place du spectateur.

Comme dans tous mes films précédents, il y a peu de dialogues. Ce qui est dit est plutôt de l’ordre d’un monologue visant à insuffler du rythme et de la musicalité. Le récit se tisse par un montage subliminal, des scènes s’articulant autour de mouvements chorégraphiques ; un burlesque tiré de l’univers de l’absurde ; des images ouvrant à la poésie du silence qui est au cœur du langage cinématographique.

Mon personnage est toujours positionné en marge de l’image, à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, rarement au centre. En fait, je résiste inconsciemment au langage verbal, j’ai tendance à privilégier l’image, le silence au profit du langage verbal, qui est pour moi juste informatif, le langage verbal a plus de sens lorsqu’il est accompagné de musicalité.

Pourquoi cette préférence pour les plans fixes ?

J’ignore d’où ça vient, mais j’ai toujours eu ce souci d’un rendu sincère et crédible, et les plans fixes permettent d’éviter cette impression du faux.

En tant que réalisateur, vous êtes plutôt directif ou laissez-vous une marge de manœuvre à vos acteurs ?

Si on veut tout diriger, on sera piégé. Je prends des notes très précises, mon script est bien ficelé, j’ai une idée dont la façon dont ça va se dérouler, les plans, séquences, …ceci étant, ce n’est une sorte de devoirs ! Sur scène, je donne le scénario à un assistant, puis je m’inspire de ce qui se passe sur le plateau, si vous exécutez le scénario à la lettre comme si c’était une bible, le spectateur aura une impression du « déjà vu », vous devez être vigilant tout le temps, dans le processus d’écriture, de tournage, de montage…c’est pour cela que c’est fatiguant, vous devez être en alerte tout le temps, donc, sur scène, je recrée ce que j’ai déjà créé auparavant ! Je n’ai pas beaucoup d’acteurs dans mes films, ce sont des éléments chorégraphiques. En fait, j’imagine les choses, mais une fois sur place, vous dois dealer avec certaines contraintes, d’espace ou autre…de caméra…

Vous avez dit que c’était votre film le plus amusant et où vous avez pris des risques ?

Quand j’ai décidé de faire ce film, je me suis dit que j’allais tout exploiter jusqu’aux extrêmes, peu importe où ils se trouvent. Les chorégraphies, les gags, … sont extrêmes, les traits sont exagérés. Même les plans sont extrêmes, j’ai tourné en cinéma scope, c’est ce qu’il ya de plus extrême dans le cinéma, j’ai voulu flirter avec l’extrême…Comme dans mon film « Intervention divine » (2002), j’ai eu le même sentiment, je n’étais pas effrayé, j’ai tiré les choses à leur extrême, je voulais toujours plus, je voulais expérimenter au-delà de ma zone de confort. Je suis quelqu’un d’obstiné et donc, j’étais sûr que les gags, l’humour, la mélancolie, allaient fonctionner, …j’ai pris le bon risque, un risque disons-le, mesuré.

Dans le film, il y a ce rapport un peu particulier avec l’alcool, et puis, il y a ce personnage qui dit : « tout le monde boit pour oublier, les Palestiniens sont le seul peuple qui boit pour se rappeler ». Pensez-vous que la cause palestinienne a été oubliée de tous ?

Non, du tout, je suis quelqu’un d’optimiste. Encore une fois, il faut aller à l’encontre des interprétations. Cette scène, je l’ai vécu à Beyrouth, dans un restaurant de poissons au bord de la mer, j’étais un peu mélancolique, je fixais la mer qui n’était pas si loin de celle de la Palestine, et c’est là où un type me dit cela, j’ai trouvé que c’était beau et bien dit et je l’ai intégré dans mon film. Ça doit rester dans son contexte poétique, si on essaie de la politiser, ça perd tout son sens. Parce que ce n’est pas vrai du tout ! Qu’ils s’agissent de moments de joie, de tristesse ou d’ivresse, ce sont des situations réelles que j’ai vécues. Ceci dit, j’adore boire du vin, ça fait partie de moi.

Avec la dernière scène, vous finissez sur une note positive ? 

Cette scène où on voit des jeunes danser dans un bar sur le titre « Arabiyoun ana » n’était pas sensée être la dernière scène du film, mais je trouve qu’elle est plus porteuse d’espoir et moins mélancolique que celle que j’avais choisi auparavant. Et même si je n’écoute pas ce genre de musique à la maison, je trouvais que le titre coïncidait bien avec cette jeune génération de Palestiniens, totalement libre, pas du tout nationaliste, encore moins activiste. A Haifa, j’ai découvert des Palestiniens artistes, musiciens, qui exposent dans des galeries, exprimant leur résistance via la culture, avec plein de tatoos et de peircing…Des jeunes totalement libérés des carcans traditionnels, qui s’en foutent de l’autorité, ils ne soutiennent aucun parti politique, ils sont juste eux-mêmes. Ils sont internationalistes mais d’un point de vue moderne. Du coup, ils n’identifient pas la Palestine pas comme un endroit géographique. Il ne s’agit plus de la considérer comme une terre, c’est plus à propos du fait d’être progressiste, d’être identifiés via la musique, les problèmes de genre, … J’ai filmé dans ce bar par accident, on m’avait emmené dans ce bar de Palestiniens gays et lesbiennes, ils étaient en train de danser sur « Arabiyoun ana », et c’est là où j’ai décidé de tourner cette scène finale.

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