Entretien – Ahmed Azirar : « L’équipe ministérielle relookée doit prendre ses responsabilités et aller au charbon »

A l’heure du remaniement ministériel et suite au discours donné par le Roi Mohammed VI devant les deux chambres du parlement à l’occasion de l’ouverture de la nouvelle session du Parlement, efficacité, fluidité et harmonie, sont les maîtres mots avec lesquels devra composer le nouveau gouvernement. Quelles sont les priorités économiques du gouvernement ? Les profils à suivre ? Comment BAM et le secteur bancaire devront-ils répondre aux nouvelles exigences ? Autant de questions que l’on a approfondi avec Ahmed Azirar, professeur universitaire- Ex ISCAE, actuel UIR, fondateur de l’AMEEN (Association marocaine des économistes d’entreprise) et chercheur associé à l’IRES (Institut Royal des Etudes Stratégiques).
Entretien réalisé par Hamza Makraoui
Ahmed Azirar est professeur universitaire- Ex ISCAE, actuel UIR. Il est aussi fondateur de l’AMEEN (Association marocaine des économistes d’entreprise). Chercheur associé à l’IRES (Institut Royal des Etudes Stratégiques), il est aussi membre de l’IMIS (Institut Marocain d’Intelligence Stratégique).

Lobservateur.info : Quel regard portez-vous sur le récent remaniement ministériel ? 

Pr. Ahmed Azirar : Ce remaniement répond à une demande Royale venue à point nommé. L’exigence royale d’intégrer plus de compétences au Gouvernement et de créer plus d’harmonie et d’efficacité dans le travail de l’exécutif s’imposait. Le remaniement qui s’est fait moyennant une réduction du nombre de maroquins et l’introduction d’une nouvelle structure organisationnelle du gouvernement répond à cette demande. On devrait donc logiquement s’attendre à une accélération du rythme d’exécution, à une fluidité de la prise de décision et à une organisation du travail en pôles d’activités traduisant les priorités retenues par le gouvernement. Cette logique de pôles, rappelons-le, est déjà retenue par la nouvelle loi organique des finances en vigueur. Cette loi retient les missions gouvernementales comme logique d’affectation des ressources budgétaires, en fixant les objectifs sur un horizon triennal et non plus annuel et organise le suivi et l’évaluation systématiques des programmes gouvernementaux en rapport non seulement avec les dépenses effectuées, mais aussi les rendements obtenus.

Pensez-vous il sera « économiquement » efficace ?


Attendons bien sûr pour voir. C’est à l’œuvre qu’on pourra juger. Néanmoins les conditions pour réussir sont connues. Il faudrait d’abord que la nouvelle équipe dépasse les blocages et le manque d’harmonie qui ont handicapé l’équipe précédente. Peut-on s’attendre à ce que les ministres oublient désormais leurs appartenances partisanes, ou non partisanes, pour se fondre dans une équipe soudée et mue par l’objectif que tous les marocains attendent d’elle, à savoir l’activation du travail gouvernemental, l’accélération des réformes et, in fine, le retour de la pleine confiance ? C’est ce qu’on espère bien sûr. Les débordements nauséabonds que certains partis ont connus à la suite du remaniement n’augurent rien de bien. Espérons que les esprits se calment et que la sérénité revienne vite. En attendant la réforme des partis qui s’impose à son tour. Il faudrait aussi que le chef d’orchestre soit à la hauteur. L’équipe est d’un niveau général relevée et nécessite un coordinateur lui-même fort et compétent. Il faudrait aussi que l’Administration adhère au nouveau souffle qui agrémente le Royaume. Si nécessaire, il faudrait que l’Administration soit secouée par un sang nouveau de compétences et de jeunesse avec un redéploiement des ressources dans les régions. Il faudrait que le Parlement et donc les Partis politiques puissent soutenir le Gouvernement de manière totale. La critique est bonne mais le blocage est nuisible à tous. Il faudrait, cela va de soi, que les ministres soient pourvus rapidement et selon les objectifs qui leurs seront fixés, des ressources financières nécessaires et suffisantes (en observant les possibilités du Pays, cela s’entend bien), mais en mobilisant de nouvelles ressources, novatrices et audacieuses. Le gouvernement est aussi attendu à ce niveau. Le PPP (partenariat public privé), une prompte réforme et assainissement fiscaux, une meilleure allocation des ressources, des économies budgétaires, un meilleur rendement des investissements publics, une évaluation des établissements publics et des entreprises publiques, la mobilisation du secteur bancaire et financier, l’attrait de plus et mieux d’IDE, le retour des capitaux exilés… sont autant d’actions possibles à prendre d’urgence. L’argent est le nerf de guerre ! S’il faut aller jusqu’à une nouvelle amnistie conditionnée, ou à la limite, un changement les billets de banque, pour faire sortir les « bas de laine », pourquoi pas ?
Quels sont les profils « à suivre » ?

Il faut aller au-delà des personnes. Il y a parmi les anciens et les nouveaux des compétences avérées certaines. Mais un ministre hautain, non communicatif, réfractaire au travail de groupe, dépourvu du sens de l’Etat, n’est rien combien même techniquement il sera hyper- compétent. Il faut surtout suivre l’équipe. Car, il faut être clair, Où l’équipe réussira ensemble ou elle échouera dans sa globalité. Il me semble que c’est le sens profond à donner au remaniement. Ceci n’empêche pas bien sûr de suivre de près les chefs des pôles économiques, financiers, sociaux, sécuritaires et éducatifs notamment et de suivre le coaching nouveau que le chef du Gouvernement devrait assurer. Sa baguette est observée.Selon vous, par quoi  devra commencer ce gouvernement remanié ?Ce sont bien entendu les priorités que crient fort les marocains : le pouvoir d’achat, le travail, l’éducation, la santé et les équipements notamment dans le rural. La priorité pressante consiste à rendre la confiance aux marocains et créer l’environnement propice à la réussite des futures élections. Concrètement cela se traduit par une présentation de l’exécutif sous un look nouveau, celui de l’unicité, la pleine responsabilité, l’efficience et l’entame urgente de la réponse aux attentes populaires les plus pressantes. La loi des finances 2020 est une occasion à portée de mains pour donner les signes positifs requis. On ne devrait pas rater l’occasion. On ne devrait pas non plus tarder à livrer un avant-projet du nouveau programme économique demandé par le Roi. La Commission en constitution, devrait recevoir le projet du Gouvernement avant de recueillir les points de vue de toutes les autres parties concernées pour en faire la synthèse et proposer un projet cohérent, faisable et mobilisateur à soumettre au Roi. Il ne faudrait pas que le Gouvernement se cache en prétextant attendre la Commission Royale. L’équipe ministérielle relookée doit prendre ses responsabilités et aller au charbon. Elle dispose des données, des statistiques et des évaluations les plus étendues et les plus précises.

Concernant le Projet de la Loi des Finances 2020, 4 grands axes ont été définis. Que doit-on en retenir ?

Les quatre priorités majeures sont justifiées et vont dans le sens des demandes populaires pressantes. Il s’agit de l’application de la réforme du système d’éducation et de formation ; de la mise en œuvre des mécanismes de protection sociale ; de l’accélération de la mise en œuvre de la régionalisation ; et du soutien de l’investissement et de l’entreprise. Tout dépend de l’ingénierie qu’on va déployer pour concrétiser ces priorités sans négliger les programmes courants. Il s’agit de remettre l’enseignement et la formation professionnelle dans un trend d’efficience ascendant ; de relancer l’emploi par le biais de l’investissement et de l’entreprise ; de dynamiser les régions pour qu’elles résolvent ce qui leur revient comme part de problèmes et pour créer des richesses localement ; et élargir la couverture sociale et médicale comme moyens de soutien des familles et de meilleur accès aux services publics. Des décisions fortes sont attendues tant du côté des dépenses, que du côté des ressources.Que doit faire BAM pour dynamiser les actions destinées aux PME, PMI, TPME et entrepreneurs individuels ?Le Souverain est on ne peut plus clair. Il exhorte le secteur bancaire national « à un engagement plus ferme, à une implication positive plus vigoureuse dans la dynamique de développement que connait notre pays. Cet effort doit porter spécifiquement sur le financement de l’investissement, l’appui aux activités productives, pourvoyeuses d’emplois et génératrices de revenus ». Ainsi, le Souverain demande une mobilisation des opérateurs financiers et bancaires pour soutenir la production, l’investissement et l’emploi.  En effet, nous sommes au Maroc, hors de la tendance mondiale d’expansion du crédit, puisque le taux de distribution des crédits bancaires a ralenti ces dernières années, sous l’impact du faible régime notamment de l’immobilier et de l’excès de prudence des banquiers, qui semblent gérer leur secteur comme une entreprise ordinaire, plus que comme intermédiaire financier et agent de développement. La solidité, interne et externe, du système bancaire est certes importante, mais le tissu économique a besoin d’une politique plus accommodante des PMEI et des entrepreneurs individuels, ce que le Roi vient de souligner avec force. BAM a une autonomie plus grande, elle devrait être plus directive à l’égard des banques et des organismes financiers. La tendance déflationniste actuelle lui donne une certaine marge de manœuvre, qui rend une dose d’audace possible.

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